Vigne : “Aujourd’hui le degré fait peur” [par Yann Kerveno]

On a vu la semaine passée comment les incertitudes pèsent sur le commerce mondial du vin. Mais les défis de la filière ne se limitent pas au commerce.

Dans leur tout nouveau labo, Synergie Lab, de la route de Prades à Perpignan, Hélène Grau et Jean-Michel Barcelo sont deux observateurs naturellement attentifs des tendances qui se dégagent du marché, mais aussi chez les vignerons ou dans les caves coopératives. Pour Jean-Michel Barcelo, ces évolutions s’inscrivent dans un mouvement plus général qu’il ne faut pas oublier. “Quand j’étais enfant, on buvait du vin de 10 degrés la semaine et celui de 12 degrés le dimanche. Aujourd’hui, l’offre n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était il y a 30 ou 40 ans.”
Parce que les temps ont changé, que le vin n’est plus un aliment mais qu’il termine sa bascule dans le camp des produits “culturels”, qu’il faut séduire des consommateurs nouveaux ou suivre les évolutions du goût des consommateurs fidèles. Les gammes se sont étoffées, voire alourdies… “Aujourd’hui, le souci du vigneron c’est de répondre à la demande du consommateur” explique Hélène Grau “et c’est un peu lui qui impulse ce mouvement parce qu’il est friand de choses nouvelles et qu’il a l’impression d’avoir trouvé la perle rare…” Reste qu’au-delà de la multiplication des produits ou des références, de grandes tendances se dégagent nettement.

Du fruit et des tanins
“Ce qui me semble primordial aujourd’hui, c’est le profil aromatique et la prédominance du fruit ainsi que la qualité des tannins” précise Jean-Michel Barcelo. “Cela tranche un peu avec les développements de ces dernières années où l’on est allé vers des vins plus puissants, de terroir, solaires, opulents… Il existe toujours une demande pour ce type de vins mais ils ne correspondent pas forcément aux moments de consommation qui sont les nôtres aujourd’hui en France.” Aujourd’hui, la tendance, en tout cas la demande telle qu’exprimée par les consommateurs, va plutôt vers des vins moins concentrés, moins riches en alcool aussi.
“C’est assez net aujourd’hui” confirme Hélène Grau. “Les consommateurs se tournent vers des vins moins « difficiles » et il faut répondre à cette demande, mais ce sont aussi des gens qui éduquent leur palais avec ce type de vins qui iront probablement plus tard vers d’autres profils de vins, plus complexes” espère-t-elle. “On paye là aussi probablement l’effet des campagnes anti-alcool, aujourd’hui, le degré fait peur et 15 degrés, c’est trop pour le consommateur, en France en tout cas. C’est ce qui pousse le développement de vins moins puissants et plus fruités” ajoute Jean-Michel Barcelo. “Mais ce qui est difficile, c’est qu’il ne s’agit pas de récolter un peu avant la maturité, un degré plus tôt. Il faut revoir tout l’itinéraire, depuis la vigne jusqu’au marketing pour mener à bien ces vins”.

Blancs ou rosés
Parmi les révolutions de ces dernières années, celle des rosés est incontournable. Et là, il faut parler de couleur puisque le marché, dans la lignée des rosés de Provence, demande des vins pâles, très pâles. “Dans l’esprit des consommateurs, le rosé pâle est un vin léger, on revient à ce que nous disions tout à l’heure sur les degrés. Donc oui, le pâle à la côte” détaille Hélène Grau. “Mais ce n’est pas pour cela que les rosés plus soutenus sont hors-jeu” ajoute Jean-Michel Barcelo. “Les rosés soutenus, c’est la tradition des Pyrénées-Orientales, autrefois on avait les rosés de Rasiguères, de Paulille. Il n’y a pas d’antagonisme pour moi. On le voit par exemple à Rasiguères, une cave dont la réputation n’est plus à faire sur les rosés, et dont les ventes de Trémoine ne s’érodent pas. Et ce même alors que la cave a mis en marché un nouveau rosé, plus pâle, qui a donc trouvé d’autres consommateurs. En plus, le rosé pâle cela reste assez franco-français, ailleurs dans le monde les couleurs sont bien plus soutenues…”
Et les vins blancs qui semblent connaître un regain d’intérêt ? “Clairement, il faut jouer la carte des cépages locaux, parce que les cépages internationaux ne donneront rien ici, il faut s’appuyer sur les grenaches et aussi le vermentino, un cépage espagnol. Parce que cela permet de laisser le terroir parler, faites des blancs à Maury ou Collioure et vous obtiendrez des choses très différentes” plaide Hélène Grau.

Bio ou nature ?

“Pour la bio, le marché est là, mais se convertir est une décision lourde de conséquence à l’échelle de l’exploitation. Nous sommes globalement bien placés pour cela sur les bords de la Méditerranée, mais cet avantage concurrentiel ne durera pas avec le réchauffement climatique” explique Jean-Michel Barcelo. Hélène Grau est beaucoup moins amène lorsque arrive sur la table la question des vins nature… Ces vins qui ne “sont bons qu’à partir du moment où ils présentent un défaut” raille-t-elle.
Plus mesuré, son associé estime que tout ce qui va dans le sens d’une baisse des intrants est une bonne chose, mais il regrette que les vignerons qui se réclament de ce mouvement soient rétifs à toute intervention. “Rien qu’avec les levures indigènes, on parvient à limiter le pourcentage d’échec. C’est dommage parce qu’on connaît l’origine du problème ! On pourrait faire beaucoup mieux, comme on a su le faire avec le sans soufre !”

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