Un été réservoir ?

Vite, vite, en profiter. Profiter de la mer, de ses embruns, profiter des cris des mouettes et des hirondelles, profiter de l’air frais de la montagne, de ses espaces et de ses forêts. S’enivrer de tous ces parfums de la terre, emplir ses poumons et ses yeux de ce que la nature offre si généreusement en été, même de l’odeur des orages et du chien mouillé. Enregistrer tout dans sa mémoire sensorielle comme autant de trésors pour les temps à venir. Courir, danser, chanter, nager, grimper, même au péril de sa vie, même au-delà du raisonnable, épuiser son corps trop longtemps engourdi, crier à tue-tête et profiter de sa famille, des ses amis, des anciens ou des nouveaux. Vivre cette parenthèse estivale comme des affamés, dévorer la vie, la croquer, en boire les nectars jusqu’à plus soif, ou presque…
Alors bien sûr, il y a les “clusters”, les chiffres officiels à nouveau assénés dans les médias et le rappel quotidien des gestes qui sauvent. Mais la vie s’adapte à tout, y compris aux masques et au gel hydro-alcoolique. Et ces dernières semaines de vacances font surgir cet état d’urgence de vivre pleinement, malgré et peut-être même, en raison de toutes ces menaces déjà intégrées dans notre actualité : celles des conflits éclatant dans le monde, de villes soufflées par la corruption ou l’inertie de ses dirigeants, de gouvernements poussés à la démission par le peuple, de “tankers” échoués, de conflits sociaux ravivés par cet espoir déçu d’un “autre monde” imaginé pendant le confinement…
Faire “le plein” de tout avant qu’on ne puisse plus le faire. Certains disent que ce n’est pas raisonnable et qu’il faudrait au contraire “économiser” cette liberté retrouvée. Mais c’est un peu comme cette question qu’un ami (me prenant manifestement pour une “dinde au volant”…) m’avait posée alors que je le transportais aimablement dans ma voiture sur l’autoroute : “La prochaine station est à 68 km, ta jauge est au début du rouge, que fais-tu ? Tu accélères pour arriver plus vite à la station ou tu ralentis pour économiser ton carburant ?” “Ni l’un ni l’autre”, lui avais-je répondu sur un ton méprisant, “je m’arrête à celle qui est à 1,5 km et qui vient d’être signalée”. Coup de chance pour moi – ce qui lui avait “cloué le bec” -, mais la question de fond restait posée.

Distanciation physique ou distanciation sociale ?

Pour la plus grande majorité, force est de constater que les règles d’hygiène et le port du masque sont respectés – par conviction solidaire ou par crainte de la sanction, peu importe au bout du compte. Mais cela n’empêche pas que les médias, en écho du gouvernement, dénoncent chaque jour certaines occasions de rassemblement – hors le Puy-du-Fou (sorte d’îlot a priori préservé de tout cluster de 9 000 personnes), où la “distanciation sociale” n’aurait pas été respectée, autrement dit, la distance minimale de 1 mètre autour de chaque personne. Cette confusion de qualificatif n’est d’ailleurs pas neutre. Le vrai luxe aujourd’hui, c’est incontestablement l’espace, Covid ou pas, et le temps des vacances ne fait que reproduire les “clivages” du temps quotidien. Alors, en dehors de ceux qui peuvent s’offrir à Venise une chambre d’hôtel de la surface d’un T1 à 1 500 euros la nuit, pour la grande majorité des personnes, la promiscuité est aussi estivale. Et il n’était pas nécessaire de réfléchir beaucoup pour comprendre que dans le train, dans le bus, dans les campings, les supérettes, les plages non privatisées, respecter cette distance de 1 mètre ne serait malheureusement pas toujours ni réaliste, ni réalisable. Fustiger aujourd’hui ces personnes, les montrer du doigt pour les désigner comme ces “irresponsables” qui se rendraient coupables d’une recrudescence de la pandémie, alors que les “donneurs de leçons” sont attablés sur leurs terrasses ou au bord de leurs piscines privatives, n’est rien d’autre qu’un réflexe de “caste” insupportable et stupide. Stupide car si ces personnes, qui ont la chance d’être privilégiées, réfléchissaient un peu, elles sauraient que ces vacanciers “de masse” – comme on les appelle -, ne sont autres que ces “petites mains” qui ont continué à les servir pendant le confinement pour un salaire de misère et dont elles auront grandement besoin en cas de nouvelle “hibernation” après la rentrée. Alors, ne serait-ce que par intérêt, laissez les “faire le plein”, profiter, profiter de l’été et de sa liberté.

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