Un été particulier [par Jean-Paul Pelras]

“Septembre” : un mois qui revient dans toutes les conversations, comme si l’été ne devait être qu’une parenthèse entre deux saisons, une digression dans l’actualité, une incise entre le printemps des privations et ce qui pourrait être l’automne de l’austérité. Cet étrange été où chacun fait semblant d’exister comme si de rien n’était, comme s’il ne devait pas être l’ultime rendez-vous d’une série où nous étions jusqu’ici autorisés à vivre dans l’insouciance et la légèreté. Cet été où la bise n’est déjà plus d’actualité, où les réunions de famille sont parfois reportées siné dié. Cet été où nous n’irons pas danser, où nous avançons masqués laissant derrière nous une époque révolue fauchée par un mal invisible qui attend soi disant “la rentrée”.
Alors, nous repensons au temps des balançoires sous les frênes émondés, au temps des fêtes votives, à celui des chapeaux de paille, au jour où nous avons goûté notre premier verre de blanquette alors que notre regard s’égarait déjà dans le décolleté appétissant d’une lointaine apparentée.
Il faisait, souvenez-vous, une chaleur comme aujourd’hui, sirupeuse, pas un air, le goudron fondait sous la semelle de nos sandales. Pour digérer un peu, nous étions allés applaudir, à l’ombre des platanes, une petite course cycliste qui passait à l’entrée du village. Dans une cour, sous les glycines, quelqu’un jouait un morceau de musette à l’harmonica. Un oncle fumait des Gauloises Caporal. Vous ne vous rappelez plus de son prénom. Il parlait de politique, de De Gaule, de Mendes France, de Lecanuet, du petit Clamart, d’une DS 19, d’une guerre en Algérie. Depuis, chaque fois que vous voyez une bouteille d’Évian, vous repensez à lui. Le dimanche, avec l’Aronde bleu pâle ou la 4 CV grise, vous partiez déjeuner sur l’herbe, quelque part en rase campagne. Vous aimiez la course limpide des torrents et ces truites que vous n’arriviez jamais à pêcher, car trop maladroit ou si mal équipé.

Après l’étrange vacuité des beaux jours
La voiture sentait toujours un peu l’essence. Et comme, bien sûr, la climatisation n’existait pas encore, la peau de vos cuisses collait aux sièges en moleskine. Votre mère portait un foulard, car vous rouliez souvent vitres ouvertes et parce qu’elle redoutait les courants d’air. Votre père laissait son bras à la portière, vous vous souvenez de ces larges épaules et de ce “Marcel” dont vous aviez un peu honte. C’était l’époque des yé-yé et vos parents n’avaient pas le poste dans la voiture, seulement un petit transistor à piles de marque Radiola que vous suspendiez, en arrivant sur les lieux, à la branche d’un pin ou à celle d’un olivier. Pétula pataugeait dans “La gadoue”, Adamo cherchait “les Filles du bord de mer” Montand fredonnait “Le temps des cerises”. “Bonjour tristesse” n’était pas encore votre livre de chevet. Et Gide murmurait quelque part “Le bonheur, la plupart du temps, n’a jamais besoin de grand-chose pour se sentir heureux.”
Seulement voilà, comme chaque année, il y a septembre. Septembre qui revient cette fois ci, après l’étrange vacuité des beaux jours, avec quelques questions inédites : et si l’économie ne repartait pas ? Et si nos enfants ne pouvaient pas retourner normalement à l’école ? Et si la peur de l’autre l’emportait sur la confiance du lendemain ? Et si le principe de précaution triomphait sur le discernement et la raison ? Et si nous venions à manquer de tout ce dont nous n’avons jamais manqué ? Et si, d’une certaine façon, nous étions en train de vivre notre dernier été. Celui qui ne ressemblerait pas aux autres parce que, justement, il est le dernier à essayer d’y ressembler.

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