Tribune : Des paysans et des amnésiques… [ par Noémie Collet]

La terre. Il y a ceux, nombreux, qui lui ont rendu hommage dans la littérature, à travers les plus beaux romans, les plus beaux poèmes. Des plus célèbres aux plus intimes, en prose ou en vers. De Jean de la Fontaine qui donna vie, inspiré d’Esope, à ce laboureur guetté par la mort, inquiet de partir sans avoir éduqué ses fils au labeur, à Pagnol et son Jean de Florette qui tenta coûte que coûte de mettre la main sur la terre de Pique-Bouffigue. Ou encore cet autre Jean, qui avec justesse, en 1965, sur une mélodie mêlant mélancolie et douceur, nous rappelait avec lucidité, sans fausse note, que la montagne est belle.
Quelque soient les pays, les paysages, au-delà des frontières, au-delà des langues. De Scarlett et les champs de coton de Tara cultivés sur les terres rubicondes de Géorgie, à Abondance, “l’italienne sang pour sang”, tiraillée entre amour et racines ; la terre, nourricière, est définie au féminin, sans hasard, depuis la nuit des temps, évoquant maternité, fertilité, fécondité. Évoquant ainsi la vie. Ces artistes, avec talent, avec le verbe, avec la beauté de son champ lexical suggérant le renouveau, au rythme de la ponctuation, l’ont décrite, l’ont sublimée, lui donnant une âme inscrite à tout jamais dans ces recueils impérissables.
Il y a aussi ceux, encore plus nombreux, qui la vivent, la travaillent, la respectent, comme une nécessité, un besoin charnel viscéral, inné, dans le but de la transmettre, comme le lien éternel transgénérationnel, comme le flambeau inaltérable de la vie. Y laissant parfois aussi la leur. 
Puis il y a tous ceux, innombrables, qui lui manquent de respect, la trouvant sale et sans intérêt. Y abandonnant même les déchets issus de leurs besoins essentiels, devenus aussi futiles que leurs idées, disponibles désormais à portée de bras, sans même se baisser, sans même suer, sur les étagères fades alignées au cordeau des rayons froids et sans pitié de la toute puissante grande distribution. Laissant gésir ici ou là, mais loin de leur paillasson, plastiques et bouteilles vides, vides de bons sens, causant par deux fois la détresse des acharnés de cette terre.

Complétement déracinés…
Et enfin, tous ceux, bien trop nombreux, qui voudraient se l’approprier, tels des sauveurs. Les déracinés. De Greta à Hulot, de Pompili au voisin qui caillasse, rouge de rage le pulvérisateur, aussi rouge que les coquelicots qu’il prône, sans respect pour celui qui lui a permis de vivre jusqu’à ce qu’il ne retourne sa veste. Ces donneurs de leçons à l’amnésie sélective leur faisant oublier que leurs ancêtres, l’ont lâchement abandonnée cette terre, il y a 50 ans, un siècle, ou plus, à l’époque où pour se nourrir, il fallait suer. Creuser le sillon, semer, observer, anticiper, avant de récolter, sans ménager sa peine, au bon gré d’une météo clémente ou au mal grè de gelées tardives, de sécheresses, de pluies diluviennes. Cette époque où, fuir la campagne, c’était fuir le labeur, succombant à l’oisiveté. Fuir pour mieux vivre, pour consommer plus, jusqu’à consommer plus que de raison. S’installer en ville, animant ce monstre urbain irrassasiable, bétonné et bitumé, sans âme, que l’on connaît aujourd’hui, qui grignota cette terre si chère jusqu’à, inexorablement, dévorer les campagnes entières. Nos campagnes, nos champs, nos prés, nos bocages nos vignes, nos potagers. Faisant reculer la ruralité et ses pratiques, pour qu’elle ne devienne qu’un vieux souvenir honteux. 
Complètement déracinés, ils s’insurgent aujourd’hui, dans un élan tendance, utopique, brouillon et trop superficiel, contre une pollution agricole criminelle à l’origine de tous les maux et un modèle intensif (qu’ils vivent pourtant opulemment dans leur quotidien). Éléments à charge dénoncés, penchés depuis le hublot d’un Airbus, en sirotant un cocktel sur le bord d’une piscine, ou depuis le fond d’un canapé. S’imposant aujourd’hui plus vert qu’un sapin de Noël. 
Autant en emportera le vent. 

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