Sylvie Brunel : “Le paysan Français à mille boulets au pied !”

Économiste et géographe de renom, celle qui fut également présidente d’Action contre la faim a accepté cette interview pour le journal L’Agri. Coutumière des débats radios ou télévisés, Sylvie Brunel livre depuis des années un plaidoyer en faveur de l’agriculture française. Et n’hésite pas à bousculer les codes d’une certaine pensée environnementaliste pour rappeler les enjeux planétaires liés à l’alimentation.

L’agriculture française, réduite à sa portion congrue car elle ne compte plus que 437 000 paysans, est de plus en plus contrainte par des normes inadaptées ou inadaptables qui nuisent à sa compétitivité, qui ne sont pas forcément imposées à leurs concurrents mondiaux ou européens. Que vous inspirent ces distorsions, ces différences de traitement ?
Pour moi, la France joue contre son propre camp. Elle a réussi à entrer dans le clan extrêmement limité des pays exportateurs de céréales grâce au pacte passé entre la nation et ses paysans au tournant des années soixante. La modernisation de l’agriculture lui a permis d’acquérir son autonomie alimentaire et de disposer d’un véritable outil d’influence internationale, certes du soft power, mais permettez- moi de préférer qu’un pays exporte du blé, des semences, du vin, des pommes et du fromage, plutôt que des missiles ! L’arme alimentaire reste très présente dans les échanges internationaux et 150 pays importent massivement leur nourriture en se mettant à la merci de la volatilité extrême des cours et des décisions politiques.
Et voilà que l’État français impose à ce secteur agricole compétitif, varié, performant, et pourtant encore majoritairement familial, un arsenal de distorsions de concurrence totalement aberrantes, interdisant le génie génétique pour importer du soja génétiquement modifié, bannissant un nombre sans cesse croissant de molécules pour acheter à l’extérieur des produits qui les utilisent, en arguant du critère du prix. En oubliant que salaires et charges sociales grèvent un monde agricole qui voit même le voisin allemand bénéficier de conditions plus favorables ! Le paysan français a mille boulets au pied, règlementaires, fiscaux, associations environnementales, injonctions sociétales contradictoires… Et pourtant il continue de faire la meilleure agriculture du monde, la plus sûre et la plus variée. Respect !

Le risque d’une “désagriculturalisation”…

L’acharnement dont le monde rural et à fortiori l’agriculture est victime au travers de ce que l’on appelle désormais l’agribashing va-t-il, selon vous, perdurer ?
À mes yeux, la façon dont les élites, les néoruraux, les grands médias vilipendent l’agriculture “conventionnelle” sans même la connaître, sans savoir qu’elle est sans cesse en train de se remettre en question et surtout, qu’elle nourrit la France et le monde, est totalement insupportable. Le bio, les circuits courts, l’agriculture urbaine ont toute leur place, mais il serait irresponsable, criminel même, de s’imaginer qu’ils vont remplacer l’agriculture performante française, qualifiée à tort de “productiviste”, en garantissant un revenu élevé au paysan et en nous prémunissant des pénuries et des contaminations.
Mais l’opinion publique est versatile, les nombreuses crises sanitaires, du virus de la tomate à la peste porcine africaine en passant par le retour massif des punaises de lit, ou du mildiou, l’arrivée de la pyrale du buis qui a dévasté les paysages patrimoniaux des châteaux, commencent à ébranler sa conviction que la nature est forcément bienveillante, les insectes nos amis, et qu’il faut abandonner toute protection face aux “pestes”. La déprise rurale, l’embroussaillement, les départs massifs de chefs d’entreprise agricole non remplacés font prendre conscience du risque d’une “désagriculturalisation” de notre pays, après sa désindustrialisation. Je mise sur le bon sens de nos concitoyens, et sur la capacité du monde agricole à inverser la tendance, en s’emparant des réseaux sociaux, en prenant la parole, en expliquant les contraintes et la technicité du travail agricole. Il faut que les paysans rappellent que d’une part ils nous nourrissent, d’autre part ils nous protègent de maux dont nous ignorons même l’existence, comme les mycotoxines !

Le bons sens paysan doit reprendre la main

À l’aune des élections municipales, les questions environnementales sont dans tous les programmes. Pensez vous que ce scrutin, avec l’arrivée probable d’écologistes dans les conseils municipaux, puisse impacter les activités agricoles, le modus vivendi paysan ?
Je crains le pire. En Camargue, la montée de la vision écologiste, avec un incroyable mille-feuilles de protections, se traduit par une vision aberrante de l’avenir d’un territoire qui est en réalité un polder, avec la préemption publique des domaines et des mas, que l’État laisse tomber en ruines, l’interdiction faite aux éleveurs de continuer à faire paître leurs bêtes dans les terres qu’il rachète massivement pour les abandonner, l’entrée de la mer, car les digues ne sont plus entretenues, et les riziculteurs, qui permettaient de dessaler les terres, découragés de produire. Dans ce delta où le “sauvage” et le “naturel” résultent de l’action patiente des hommes, des ignorants sont en train de tout saboter.
La Camargue préfigure-t-elle l’avenir de nos paysages, rendus à la nature (donc livrés à la friche, à l’inondation ou à l’incendie) alors qu’ils ne sont en réalité que des héritages ? Le bon sens paysan doit reprendre la main pour faire entendre la vérité : sans agriculteur, un pays meurt ! 

Pour clore avec une question plus économique, la loi Egalim n’est-elle pas tout simplement inapplicable, car elle remet, d’une certaine façon, en question ce qu’aucun politique ne peut influencer : la loi de l’offre et de la demande ?
Pour moi, elle est difficile à mettre en œuvre concrètement pour trois raisons : la difficulté de fixer ce qu’est réellement le coût de production, l’omniprésence écrasante des quatre centrales d’achats qui pressurent l’amont (agriculteurs, mais aussi transformateurs), et l’absence dans Egalim de la prise en compte des MDD (marques de distributeurs) qui faussent la conception même de l’architecture d’ensemble. Ajoutons le fait que l’agriculture française est de plus en plus livrée à la loi du marché, qui, on le sait, est un impitoyable rouleau compresseur, notamment pour les acteurs et les secteurs fragiles. Nous n’avons pas besoin que l’agriculture française soit livrée à la loi du marché, nous avons besoin que l’agriculteur soit reconnu comme un acteur essentiel des territoires et, en tant que tel, respecté, préservé, protégé… Et décemment rémunéré !

Propos recueillis
par Jean-Paul Pelras

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