Règlementation : y aura-t-il encore de l’eau dans les canaux ?

La question de l’eau s’avère comme une des plus cruciales de ces prochaines années. Une nouvelle menace plane sur la gestion des canaux de la vallée de la Têt.

“C’est à n’y rien comprendre” regrette Sandrine Jaffard, directrice de l’Union des canaux d’Ille et de Corbère. En cause, une décision de la préfecture qui vient s’asseoir sur des mois et des mois de travaux, réunions et concertation visant à préserver la Têt par la gestion des débits. C’est tout le système en place et tout l’avenir de l’irrigation qui dépend de la vallée de la Têt qui est aujourd’hui remis en cause par une décision unilatérale des services de l’État, au mépris des conventions et travaux menés depuis. “Nous avons entamé une concertation, volontaire, avec tous les acteurs du dossier pour trouver des solutions afin d’atteindre, d’ici 2021, un débit moyen de 1,2 m3, y compris l’été, dans le cadre de l’élaboration du plan de gestion de la ressource en eau” explique-t-elle. Dispositif validé par les services de l’État voici quelques mois.
Mais ça, c’était avant. “Nous avons depuis reçu un courrier de la préfecture qui nous indique que cet objectif de débit pour 2021 est insuffisant et prévoit la mise en place d’une zone de répartition des eaux qui rajoutera de fortes contraintes pour les canaux afin d’atteindre un débit moyen mensuel de 2 m³/s. Et sans aménagement possible en période estivale. Mais nous ne sommes pas en capacité de répondre à cette injonction” ajoute-t-elle.
Depuis, la protestation s’organise. La Chambre d’agriculture prépare un courrier, l’Association des canaux de l’aval de Vinça (ACAV) également, les élus sont sensibilisés et un travail d’explication va être mené auprès des agriculteurs irriguants. “C’est vrai que, jusqu’ici, ce sont surtout les présidents d’ASA qui ont géré ces dossiers, mais là, il faut que chacun comprenne quels sont les enjeux.” Il y a de quoi se faire des cheveux blancs si aucune solution n’est trouvée. “Nous avons signifié que nous étions d’accord pour tendre à moyen terme vers 1,5 m³, mais 2 m³, c’est impossible sans réduire l’activité économique liée à l’irrigation. Et même pour atteindre les 1,5 m³/s, il faut nous laisser un peu de temps.”
Le risque ultime, selon Sandrine Jaffard, serait que l’État décide de confier la gestion des prélèvements non plus aux ASA mais à un “organisme unique de gestion” qui pourrait alors gérer la ressource de manière purement administrative. L’amertume, si ce n’est la rancœur, est palpable, la vertu n’est pas payée estime-t-on à l’ACAV. “Nous avons réalisé pour 1 M € de travaux sur le canal de Corbère, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour faire des économies et la préfecture menace aujourd’hui de donner un avis défavorable à tous les projets que nous pourrions soumettre, c’est à n’y rien comprendre” ajoute-t-elle. Reste que si cette décision reste en l’état, elle viendra compromettre l’ensemble des projets d’irrigation développés ces dernières années, notamment pour la vigne.

Menace sur les projets
Clairement, le projet lié sur le canal de Thuir se trouve grandement menacé, tout comme les 5 300 hectares irrigués à partir des cinq canaux (Corbère, Thuir, Ille, Perpignan et Millas) pourraient se trouver face à ces problèmes importants. “Le pire serait que, pour atteindre cette injonction, des tours d’eau soient organisés, comme dans la vallée du Tech qui n’a, elle, aucun barrage de soutien. Pour rester à 2 m³ nous serions obligés de fermer un canal sur les cinq et de limiter le gravitaire.” Sans compter que les systèmes en goutte à goutte, pour lesquels ont été calibrées les stations, ne pourraient fonctionner avec ce type de coupure et qu’il faudrait aux exploitants passer à des systèmes de micro-aspersion. Systèmes pour lesquels les stations ne sont pas configurées. Et reste une question : le débit de référence est calculé sur un point précis de la Têt, à Ille, un point dénommé T6, comme l’explique encore Sandrine Jaffard : “C’est un point situé en aval des prélèvements, mais en amont du retour de l’eau non utilisée…” Ce point est-il réellement “objectif” ?

Yann Kerveno

Un peu d’histoire
En 1984, une première loi créée le “débit réservé”, un débit dont la rivière doit toujours être pourvue, quelque soient les conditions et tout au long de l’année. Pour la Têt, il est fixé à 1/40e de la référence, 12 m³, donc il représente 0,3 m³, ou 300 litres seconde. En 2006, la loi sur l’eau rebat les cartes, le débit réservé est remonté à 1/10e, soit 1,2 m³ et là, les choses se tendent pour les prélèvements. Une négociation permet alors de trouver un accord en modulant le respect de cette règle sur l’année en descendant au maximum à 1/20e du débit de référence. Ce qui conduit à laisser 0,6 m³ en période estivale et 2 m³ en hiver, le tout étant dûment acté et entériné par la préfecture.
Depuis, le plan de gestion de la ressource en eau a fixé à 1,2 m³, même en été, le minimum à ne pas dépasser.

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