Que sommes-nous devenus ? (par Jean-Paul Pelras)

Mi-août 2020, un magasin de bricolage, quelque part dans le Nord Aveyron. Il est un peu plus de 14 h 30, je suis au rayon peintures et je viens de me rendre compte que je ne porte pas de masque.
30 mètres, j’ai pu effectuer 30 mètres sans être rappelé à l’ordre pour avoir osé braver les consignes obligatoires. Je me ravise, pris de panique je cherche le bout de tissu dans ma poche. Le même, probablement porteur de milliers de microbes, qui passe de pantalon en pantalon depuis deux mois. En quelques secondes, me voilà redevenu ce citoyen normal respectueux des lois, cet anonyme obéissant qui dissimule son visage pour ne pas être verbalisé, vilipendé, grondé par les vigiles d’un magasin où je suis venu dépenser un peu d’argent.
Un peu plus loin, alors que je cherchais des vis 4 x 60 et une penture pour consolider un portail, un client, venu vraisemblablement pour les mêmes articles, m’invite d’un geste de la main peu amène à remonter le masque, l’objet étant passé sous les narines. Je m’exécute et devine dans le regard de l’inconnu une certaine jubilation. Celui-ci, au nom de la loi, sera parvenu à contraindre quelqu’un qui, pour deux millimètres de tissu, ne la respectait pas. Presque aussitôt, je m’en veux d’avoir obéi à ce type, de ne pas lui avoir dit ce que je pensais de sa petite injonction. Il est déjà au fond du rayon, j’ai envie de le rattraper, de lui apprendre à s’occuper de ses oignons. Mais je ne fais rien car j’ai besoin des vis et de la penture, tout comme il me faudrait aussi une tige filetée, du mastic, une serrure… J’ai chaud, j’ai honte, je suis en colère, j’ai peur, peur de déraper, peur d’insulter celui qui a profité de cette même peur pour m’intimider. Tant pis pour le mastic, la serrure, la tige filetée… Je cherche la caisse comme on cherche une porte menant vers la liberté.
Une fois sorti du magasin je croise des gens qui, malgré une chaleur étouffante, portent le masque dans la rue où il ne passe pourtant pas grand monde, comme d’autres le portent seuls au volant de leur voiture. À la radio, cet après-midi là, ils parlent d’une rave-party qui se déroule quelque part sur le Causse Méjean en Lozère où les participants se sont réunis à l’insu du propriétaire. Le commentateur évoque la présence de près de 15 000 “tuffeurs” dans un contexte où les regroupements ne peuvent compter plus de 5 000 personnes.
À la louche et à quelques dizaines de kilomètres de l’endroit où je roule, ils sont donc 10 000 de trop. À raison de 135 euros par participant, si l’on excepte les procès-verbaux qui devraient être dressés pour usage ou détention de stupéfiant et l’occupation illégale du bien d’autrui, la prune pourrait s’élever à 1 350 000 euros. Sans compter le préjudice induit par le merdier que les gonzes vont laisser derrière eux au sein d’un Parc naturel qui n’hésite pourtant pas à sermonner le paysan quand il déplace une pierre, quand il ose faucher cette herbe rare protégée par les ministères.

Pour accepter la soumission et le désordre sans autre discernement que celui dicté par l’intimidation

À ce moment là, je repense au type de tout à l’heure et aux anciens qui m’ont montré le chemin si compliqué des choses que l’on dit simples. Que sommes-nous devenus pour accepter la soumission et le désordre sans
autre discernement que celui dicté par l’intimidation ? Avec, d’un côté, quelqu’un qui vous oblige à remonter votre masque car il est devenu ce justicier qui lui donne enfin une raison d’exister. Et, de l’autre, des milliers d’individus qui bravent impunément l’autorité car ils savent que le pouvoir évitera la bavure au cœur de ce bien étrange été.
Nous en sommes là, à ne plus savoir justement où nous en sommes avec des diafoirus qui s’expriment “légitimement” dans les médias en se livrant une bataille d’egos scientifiques. Laquelle, à défaut de convaincre l’auditeur, leur permet de sortir de l’anonymat. Un peu, finalement, comme le client du magasin de bricolage… Avec des politiques dont le champ des connaissances, souvent proportionnel à celui de leurs compétences, dispense à l’avenant les avis médicaux. Avec des chiffres qui font froid dans le dos et d’autres qui donnent à espérer, même si, en ce moment, l’espoir n’est, de toute évidence, guère rentable pour ceux qui sont censés nous informer.
Oui, que sommes-nous devenus pour être à ce point infantilisés, suspectés, désignés, séparés, parqués, là où voilà six mois à peine nous étions capables de nous indigner, pour un mot, pour un geste, pour des idées ? Là où nous aimions vivre, échanger, boire, manger, rêver, exister. Là où peut-être, au train où vont les choses, d’ici quelques jours, celui qui aura osé écrire ses lignes finira, conspué par le peuple résigné, sur le banc des accusés !

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