Du président des paysans aux paysans du président

C’était au cœur des années 90. Je siégeais comme administrateur au Centre national des Jeunes Agriculteurs, alors présidé par Christiane Lambert quand nous avons été reçus par Jacques Chirac à l’Élysée. Évidemment, l’on n’oublie pas ce genre de rencontre, tout comme l’on se rappelle des petits détails, du mobilier, des lustres à facettes, des moulures sous plafond, de la vue sur jardin, des dorures du salon où l’on est accueilli par le chambellan, de cette poignée de main échangée avec celui qui a croisé la route des grands de ce monde. Indéniablement le magnétisme présidentiel opère. Et ce qui se vit à ce moment-là, quoi qu’on en dise, compte plus que ce qui se dit. Aujourd’hui, jeudi 22 février 2018, Emmanuel Macron va donc recevoir 1 000 jeunes agriculteurs au Palais de l’Élysée. Les préfets ont été, à ce titre, sollicités pour recruter une dizaine de candidats dans chaque département, âgés de moins de 35 ans et installés l’an passé. Une sélection qui, de toute évidence, n’est pas passée par le prisme des syndicats. Questionné sur le sujet, David Drilles, président des Jeunes Agriculteurs des P.-O., ne savait pas lundi qui assisterait pour son département à cette rencontre. Mais, tant qu’à faire, quand on choisit ses journalistes pourquoi ne pas aussi choisir ses paysans ? Heureux jouvenceaux donc qui allez pouvoir respirer cet air jupitérien.
Un privilège, j’en conviens, qui ne se refuse pas, même si la conjoncture n’encourage guère aux révérences. Vous voici donc gravissant les marches de ce palais où, comme le précise un communiqué élyséen, est organisé la “réception de la nouvelle génération agricole.” Où vous êtes “représentatifs de toutes les productions et de toutes les régions.” Où la parité sera de toute évidence respectée et où “la génération « Y » de l’agriculture devra relever l’ambition de faire de la France le pays où l’on mange le mieux, le plus sainement et le plus durablement”.
L’expertise agricole a considérablement évoluée entre la présidence de Chirac et celle de Macron
“Durablement” voilà un terme qui fleure bon le discours environnementaliste, celui que Macron pourrait bien servir samedi prochain dans les allées du Salon de l’Agriculture aux paysans en déplacement du côté de Lutèce. Choisis parmi les 400 000 agriculteurs que compte encore notre pays vous allez donc, chers pastoureaux, entendre les conseils et les encouragements de celui qui disait il n’y a pas si longtemps encore lors de ses vœux au monde agricole : “Qui était dans l’agriculture sans passion n’est pas resté ; qui était dans l’agriculture sans passion a mis un genou à terre et parfois pire.” Les plus aguerris en conviendront, l’expertise sur ce point a considérablement évolué entre la présidence de Chirac et celle de Macron. À moins que le président de la République ne parle ici de vos ainés, de ceux qui font partie de l’histoire, aussi douloureuse soit elle, avec ses échecs, ses maladresses et cette part consubstantielle de malchance qui ne peut, bien sûr, être imputable aux atermoiements politiques. Vous voici donc un millier à être réunis pour évoquer (peut-être) les accords passés avec le Mercosur, le CETA, les zones défavorisées, le glyphosate, le loup, les États généraux de l’alimentation, la grande distribution et ses engagements, les distorsions de charges internationales et intra-européennes qui ont ruiné vos parents et qui vous ruineront un jour car elles sont, à elles seules, responsables du déclin de notre agriculture française. Vous évoquerez toutes ces broutilles collatérales et tant d’autres choses qui ne sont rien à côté de votre avenir et de cet espoir galvanisé par le premier d’entre nous. Reste à savoir, dans cette affaire, qui de ceux qui sont restés sur leurs barricades ou de ceux qui auront croisé la route de Jupiter auront, ce jour-là, réellement mis un genou à terre.

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