Peut-on encore partager un savoir sans déranger ? (Par Jean-Marc Majeau)

“Sutor ne supra crepidam”, vous connaissez forcément : “Les cons ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnait”. En d’autres termes, “Quand tu ne connais rien d’un sujet, tu fermes ta gueule !”. Facile le latin ! Faire partie de la confrérie des “sachants” est, depuis quelques temps, devenu une espèce de tare, une particularité qui, alors qu’elle devrait lui permettre de proposer un avis éclairé, confère à celui qui y appartient un a priori particulièrement défavorable, voire hostile. Les spécialistes, les intellectuels et les scientifiques n’ont pas le vent en poupe ! Se revendiquer, notamment, du corps médical fait, dorénavant, courir des risques ! Ceci m’inquiète beaucoup, la plupart des épisodes sombres de l’histoire ayant été précédés ou accompagnés d’une stérilisation des élites. Naïvement, en cette période anxiogène, je croyais que les médecins pourraient être utiles, au moins pour que les concitoyens comprennent un peu mieux les annonces qui leur sont vomies par l’information continue, diffusée et commentée par des ignares. Que nenni. Aujourd’hui, la vérité est devenue une opinion comme une autre, une hypothèse revendiquée par un groupe restreint, en l’occurrence, les scientifiques. Le “vulgum pecus” a développé une propension extraordinaire à se déclarer “expert” de sujets, la virologie et l’épidémiologie, dont il ignore pourtant tout.
Profitant des incertitudes affichées devant une maladie nouvelle, sont apparus des messages péremptoires qui redonnent confiance, même s’ils sont faux. Le nouveau paradigme de pensée considère la science comme une composante de l’opinion publique, expression intuitive du sens commun. Dans les sources d’informations qui nous sont proposées, se mélangent à l’envi, croyances, hypothèses, commentaires et connaissances, aboutissant à l’impression générale qui ferait que certaines données scientifiques seraient des croyances proférées par des groupes de pensée (les médecins par exemple), quand certaines croyances s’apparentent, ipso facto, à des faits démontrés (l’importance du jeûne intermittent dans le maintien de la santé). Le danger de cette dérive pourrait paraître insignifiant, tempéré par un self contrôle de défense d’un subconscient collectif capable de nous éviter le naufrage.

Une myriade de prédicateurs serviles…
Malheureusement, cette hypothèse est d’autant moins probable que chacun, aveuglé par des biais cognitifs connus, est attiré et rassuré dans la réponse qui se rapproche le plus de son crédo initial. Et ceci offre l’opportunité aux charlatans, gourous et autres bonimenteurs d’exercer commerce, influence et, malheureusement, in fine, prise de pouvoir. On nous avait promis un nouveau monde, évolution suprême de l’ancien, trop restrictif. Non seulement, nous avons conservé les habitudes du précédent, mais nous venons de faire un bond en arrière de plusieurs siècles ! Ce moment où les consuls romains demandaient aux augures d’interroger Jupiter, d’analyser les signes divinatoires qu’il voulait envoyer, au travers de l’étude des entrailles ou des vols des oiseaux, afin de mieux maîtriser l’avenir. Comme alors, gravitent autour de nos décideurs, une myriade de prédicateurs serviles, haruspices et auspices indéboulonnables, à l’écoute des désidératas de son guide lumineux. Faute de l’amener dans la meilleure voie, ils ne sont là que pour appliquer sa vision, selon le principe “Quod Dominus dicit verum” : “Ce que dit le Maitre est vrai !”. On nous dit cet homme intelligent et entouré de cerveaux.
Les définitions de l’intelligence sont nombreuses. Selon Kant, elle serait proportionnelle à la capacité d’accepter l’incertitude. Pour d’autres, elle serait l’art de ne pas libérer les pulsions mais de savoir les maîtriser. Son évaluation, pourtant, ne se mesure jamais à ce que l’on sait, mais à ce que l’on arrive à faire d’efficace lorsqu’on ne sait pas. Sur tout ces éléments, je ne vois pas celui qui me permettrait d’être rassuré sur l’exceptionnelle vertu cognitive du maître du moment. D’où ma conclusion en latin “Futrum est tenbrosa”. Ce qui signifie en français “On n’a pas fini d’en chier !”. Je l’avais dit : le latin c’est facile !

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