P.-O. : Une coopérative fruitière pourrait louer ses locaux à un importateur espagnol (Les faits et l’analyse par Jean-Paul Pelras)

C’est une affaire qui fera incontestablement date dans l’histoire du syndicalisme et de la coopération agricole. En témoignent les passions que suscite la rumeur en ce début de semaine. La plus importante coopérative fruitière et légumière des P-O pourrait louer un de ses bâtiments équipé d’une calibreuse dernier cri à un importateur qui y conditionnerait de la pèche espagnole.

Le bâtiment est celui de La Jardinière situé à Ille sur Têt, propriété de Teranéo qui l’utilisait, jusqu’à présent et après avoir transféré les volumes de La Payse basée à Prades sur ce site, pour emballer les fruits du Conflent et de la vallée de la Têt. Une production qui, de facto, serait donc désormais conditionnée en Salanque à Saint Hippolyte où se situe le siège de l’entreprise. Joint par téléphone, Yves Aris président de Teranéo motive cette décision : « J’ai pris la présidence de cette coopérative voilà 2 ans et je me retrouve avec un outil surdimensionné qui nécessite une restructuration et la mise en place de synergies. J’ai proposé des prestations de services à d’autres structures agricoles et coopératives, mais également la location de La Jardinière. Certains semblaient intéressés, personne n’a confirmé. Entre temps, j’ai rencontré un importateur établi localement qui est confronté au problème de la Covid pour mobiliser de la main d’œuvre et conditionner côté espagnol. Il se propose de louer pendant 3 mois, juin, juillet, août, le site d’Ille. Je le dis clairement, si un privé ou une coopérative des P-O se positionne pour louer ou acheter La Jardinière, il sera prioritaire. Mais je crains que, dans ce département, la solidarité agricole ne soit pas à donner en exemple ».

« Certains diront que l’on va nourrir les types qui nous crèvent »

Et celui qui était jusqu’à l’année dernière président de la FDSEA des P.-O. de rajouter : « Personnellement et pour avoir passé ma vie à dénoncer les compétitions déloyales, je suis très embêté. Car se pose un problème de conscience. Mais se pose également un problème de rentabilité concernant la structure que je préside. Certains diront que l’on va nourrir les types qui nous crèvent. Mais quelles solutions avons-nous pour réduire les charges ? Où est la solidarité des structures départementales qui pouvaient se positionner à la place de cet importateur quand cette opportunité pouvait permettre à Teranéo d’améliorer sa gestion. D’autre part, je précise que le locataire ne fera pas venir de main d’oeuvre espagnole et continuera d’employer ceux qui étaient embauchés précédemment à La Jardinière. Si ça ne se fait pas et ça ne se fera pas car il y aura tellement de barouf que l’importateur va reculer, ils se repliera sur Saint Charles loin du regard de la production locale. Nous avons changé de siècle. Il ne s’agit plus de couler son voisin en essayant de lui piquer des producteurs, mais de tout faire pour qu’il reste en place afin de maintenir le potentiel. »  Également contacté par téléphone, le nouveau président de la FDSEA, Bruno Vila, déclare « C’est délicat car La Jardinière se situe sur un bassin arboricole traditionnel avec un passé syndical et une opposition historique aux importations. Mais, en même temps, il en va de l’équilibre d’une entreprise qui doit rentabiliser un outil de production dans un contexte très compliqué pour la filière ».

L’analyse : « La conscience et la rentabilité »

Bien sûr, il y a la situation de l’entreprise, le contexte actuel, l’évolution des pratiques, des relations, des échanges. Et puis, il y a, comment souvent, comme partout, l’histoire et ses stigmates laissés sur un territoire happé par la déprise qui résulte des compétitions déloyales. Quand ceux qui, aujourd’hui confrontés aux difficultés bien souvent suscitées par la concurrence doivent louer leur maison à l’ennemi, étaient aussi ceux qui vidaient ou contrôlaient les marchandises importées à la frontière il y a seulement quelques mois ou quelques années. C’est tout le paradoxe d’une situation que peu d’entre nous ont vu venir, tant nous étions galvanisés par la légitimité de nos combats syndicaux. Beaucoup, nous le savons, n’ont pas attendu cet épisode pour franchir le pas et commercer avec l’Espagne afin d’amortir les structures et d’honorer une partie des charges fixes, au moins en contre saison. Les puristes de la première heure ont haussé les omoplates, ont détourné le regard et ont passé leurs chemins en se disant « si les anciens revenaient ! ». D’autres ont plongé les doigts dans la confiture, d’autres ont estimé que de toutes façons ils n’avaient pas le choix. Pour cette occurrence, il s’agit d’une nouvelle variante où le conditionnement de marchandises importées sur le sol français et au sein même d’une coopérative locale bouscule les règles établies. Avec, à la tête de cette coopérative, un ancien président de FDSEA qui occupe par ailleurs, tout comme son successeur, des fonctions régionales et nationales dans la filière des fruits et légumes. Un successeur évidemment confronté à ce dilemme qui oppose la conscience à la rentabilité. Cette conscience dont s’exonèrent facilement les politiques qui n’ont rien fait pour que les règles européennes soient harmonisées, préférant renvoyer dos à dos, dans une guerre fratricide, des producteurs qui luttent pour sauver ce qu’il reste de leur pré carré. Cette conscience, étrange émotion, taillée dans un bois tellement dur, que tout le monde, de toute évidence, ne peut en être équipé.

Jean-Paul Pelras

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