Ne lâche rien, paysan !

Je devais avoir environ 18 ans lorsque j’ai découvert les textes du chanteur Breton Jacques Bertin. L’un d’eux évoquait “Ce bon indien qui rit encore quand il tombe.” Cette phrase est restée. Et elle revient systématiquement quand la séduction déloyale l’emporte sur la misère, quand la capacité d’indignation s’incline devant la négociation à deux balles. Samedi dernier au Salon de l’Agriculture, alors qu’il avait pris un œuf sur la tête un an auparavant, le marcheur devenu président s’est donc vu offrir une poule (voir la chronique de Jean-Marc Majeau page 5). Et voilà que, subitement, celui qui devait affronter le courroux champêtre s’en sort avec les honneurs d’une presse qui, moyennant quelques plumes trempées dans l’encre des hautes cours affidées, parvient à rendre inaudible la colère des basses cours délaissées.
Tout a donc commencé par ces 700 jeunes choisis dans les départements pour représenter “la nouvelle génération agricole”. Au casting succéda le selfie sur les réseaux sociaux avec des pastourelles et des pastoureaux endimanchés posant aux côtés du président nouvellet. Ensuite, toujours sur les réseaux sociaux, il y eut cette photo où l’on voit la présidente de la FNSEA passer un bras autour de la taille du premier d’entre nous à la faveur d’une bousculade où la protection syndicale revêt tout son sens. Enfin et entre autres, il y a cette petite phrase prononcée par le chef de l’État : “Je vous demande des efforts, je vous demande de transformer le modèle, mais je ne vous demanderai jamais d’efforts en laissant d’autres soumis à d’autres règles rentrer sur le marché”.

Et ne leur offre surtout pas ton sourire
Un peu tard cher monsieur. Un peu tard, car ce qui attend les éleveurs avec les importations en provenance du Mercosur est arrivé, voici quelques années, aux producteurs de fruits et légumes et autres vignerons du Midi de la France malmenés ou ruinés par une déferlante de productions espagnoles. Une usurpation de nos marchés traditionnels, mais vous l’ignorez peut être car ce problème n’est quasiment plus évoqué, qui est toujours d’actualité encouragé notamment par les différentiels de charges et de salaires passant du simple au double selon que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre des Pyrénées. Alors, bien sûr, on peut promettre et même tenir quelques milliards, évoquer le développement de la filière bio, tergiverser sur le loup et le glyphosate et, dans la foulée, s’en prendre à “dix zigues planqués à 500 mètres”. “Ceux-là, dès que vous allez les voir, ils se dégonflent” lança même Jupiter avant de rajouter : “Ce sont ceux qui n’ont même plus l’énergie de protester qui m’intéressent, que je veux aller protéger et à qui je veux qu’on apporte des réponses”. Évidemment, pour la plupart, “ceux-là” n’étaient pas au “Salon”.
Reste à savoir comment va évoluer la situation de l’agriculture dans les mois et les années à venir avec des compétitions internationales exacerbées par une demande qui privilégie le moins disant et qui a déjà oublié les belles “recommandations” des États généraux de l’alimentation. D’ailleurs comment contraindre les distributeurs d’un côté et cautionner les accords Mercosur de l’autre, sans trahir une stratégie où tout semble être conduit à l’avenant ? En dehors des circuits de niches, chers aux politiques de tous bords, qui ne peuvent satisfaire à eux seuls ni la production ni la consommation, l’agriculture et ses syndicalistes devront se donner les moyens de résister, en évitant la collusion et le compérage affligeant. Enfin et pour avoir connu dans une autre vie l’âpre réalité de la chute, en repensant à cet indien, j’ai envie de dire : “ne lâche rien paysan”. Et ne leur offre surtout pas ton sourire.

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