Mathieu Maury : “La bio n’est plus une agriculture de niche” [par Yann Kerveno]

Interview de Mathieu Maury, président du Civam Bio des Pyrénées-Orientales.

Le département des Pyrénées-Orientales est redevenu le “premier département bio de France” en 2019, comment cela se traduit-il en chiffres ?
Alors il faut prendre ces chiffres avec méfiance, les rapports entre exploitations bios et conventionnelles sont calculés sur les bases du dernier recensement, en 2010… Quand le département comptait encore 4 000 exploitations alors qu’aujourd’hui on est tombé sous les 3 000. Mais oui, la bio est aujourd’hui une composante importante de l’agriculture du département. En gros aujourd’hui, un tiers des exploitations est en bio, cela représentait donc, en 2019, 20 000 hectares en bio et 5 000 en conversion.
Le mouvement se poursuit-il ? Toutes les filières se développent ?
Oui, le mouvement se poursuit, bien entendu. Cette année, en deux CDOA, nous n’avons vu que deux projets d’installation en conventionnel, tout le reste c’était en bio. Si le gros du bataillon est en effet fourni par la vigne, toutes les filières sont représentées, avec dans l’ordre d’importance, les fruits, les légumes, et les filières de l’élevage. Le climat joue probablement comme un moteur important de ce mouvement, mais c’est aussi parce que la situation est favorable, même si, par exemple, pour l’élevage, cela se développe plus doucement que dans les autres filières.
La faute au marché ?
Oui, en partie, les autres filières sont bien mieux structurées, les coopératives s’y mettent, même si c’est en diversification le plus souvent, sauf chez Latour qui est passée en 100 % bio. Pour l’élevage, les choses évoluent doucement. La Catalane, par exemple, a mené un travail sur les agneaux bios de boucherie à destination de la restauration collective. Stéphane Guasch a pu développer des marchés, on a fait un abattage cette année, il y en a un autre de prévu début 2021. Jusqu’ici, ce sont des animaux qui partaient au prix du conventionnel puisqu’il n’y avait que par la vente directe que nous pouvions vendre en bio. Donc oui, peut-être est-ce là un début de filière ?
Il existe pourtant une marque régionale développée pour le jeune bovin bio…
Oui, c’est Tendre d’Oc. Mais cela n’a pas pris ici. La marque existe depuis 2013, à l’initiative de Sud & Bio, et c’est difficile à mener à bien. Les producteurs audois s’en sont saisis tout comme les producteurs aveyronnais et lotois. Il y a eu aussi un essai avec les cantines des Pyrénées-Orientales, mais la viande venait de l’Aveyron parce que la Catalane n’a pas souhaité s’engager dans cette démarche.
Pourquoi ?
Il y a deux raisons. La première, c’est le nom de la marque, Tendre d’Oc, ça ne sonne pas vraiment catalan, donc ce n’est pas facile à vendre ici. La deuxième c’est que c’est un produit finalement proche de la Rosée des Pyrénées qui depuis a obtenu son IGP. Mais pour en finir avec Tendre d’Oc, le cahier des charges se finalise, cela pourrait permettre de valoriser des animaux qui sont exportés en conventionnel aujourd’hui.
Qu’en est-il du plan Bioleg qui devait permettre d’installer des producteurs de fruits et légumes bios pour servir les transformateurs ?
Il faut être honnête, c’est difficile à mettre en œuvre. Prosain a démarré son exploitation. Pour le reste, les terres sont là, mais il est difficile de trouver des producteurs capables de faire des légumes industriels. Beaucoup de producteurs sont venus à la bio en deuxième partie de vie, en provenant d’autres horizons que ceux de l’agriculture mais ils n’ont pas forcément la technicité nécessaire à ce type de productions.
On voit que pour certains produits, le lait par exemple, l’offre est excédentaire par rapport à la demande. D’autres filières sont concernées ?
La bio commence peut-être à être victime de son succès, cela a tendance à tirer les prix un peu vers le bas. On sait de toute façon que cela va arriver et nous sommes au moment où il faudra de la technicité et développer des itinéraires culturaux nouveaux pour conserver les marges. Il faut aussi, c’est ce que nous faisons avec le Civam, développer les contrats de filières pour sécuriser les débouchés et les revenus des productions qui sont absorbées par les filières longues. Et là, malheureusement, le frein n’est pas forcément qu’à l’aval de nos productions, il va falloir travailler les esprits pour que tout le monde comprenne que, même si nous sommes encore une petite partie de l’agriculture, nous ne sommes plus une agriculture de niche et que cela demande de la structuration.
Vous parlez de technicité, la bio a longtemps manqué de références techniques, est-ce du passé ?
La situation s’est grandement améliorée, mais il faut encore faire de la recherche, il y a de gros dossiers comme le cuivre dont s’occupe SudVinbio, ou les soins vétérinaires. Nous n’avons pas le droit à la phytothérapie et les granules de sucre font probablement moins que l’attention qu’on porte aux animaux… Au Civam Bio nos efforts sont concentrés sur des programmes fruits et légumes. Nous continuons de travailler sur sept programmes, trois en arbo, trois en maraîchage et un en vigne. Cela concerne notamment les salades, la guêpe de l’amandier, la mouche du figuier, les couverts végétaux en vigne, les engrais verts en abricotiers…
On voit, en particulier sur les réseaux sociaux, de grandes tensions entre l’agriculture bio et l’agriculture conventionnelle. N’y a-t-il pas un risque de fracture ?
Non. Je pense que pour beaucoup c’est lié à une rivalité sur les financements… Et les agriculteurs bios craignent de perdre leur spécificité avec par exemple le déploiement de la Haute valeur environnementale et la création d’un crédit d’impôt pour ce dispositif. Je ne pense pas pour autant qu’il y ait un risque de fracture plus grande que celle qui existe déjà. Le regard des agriculteurs conventionnels sur la bio a changé, il n’y a plus de mépris, mais peut-être qu’aujourd’hui ce sont les agriculteurs bios qui regardent leurs confrères du conventionnel de travers…

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