Lettre à un paysan Français (Par Jean-Paul Pelras)

Cher ami,

je me permets de te tutoyer car je viens de là, du mas voisin, de la ferme d’à côté. J’y ai grandi, j’y ai travaillé, j’y ai passé les plus belles années de ma vie. Jusqu’à ce que la conjoncture en décide autrement, jusqu’à ce que les tomates importées du Maroc et d’Andalousie viennent ruiner les paysans d’ici et décourager leurs enfants. Pendant plus de trente ans nous nous sommes battus. De ces marchandises détruites à la frontière à celles que nous allions vider dans les couloirs des ministères, nous avons dénoncé une forme de compétition effrénée, probablement anticipée lors du Traité de Rome et progressivement actée par les gouvernements successifs obéissant aux impératifs d’une géopolitique que rien, n’y personne ne pouvait entraver. Certains agroéconomistes ont baptisé ce concept : « Eaux virtuelles de la Méditerranée ». Il s’agissait alors d’envoyer des céréales au sud pour remplir les greniers, du moins jusqu’au Printemps arabe, et contenir les révoltes, tout en laissant remonter vers le nord ces fruits et légumes qui permettaient de fixer, in situ, les populations avec de la main d’œuvre bon marché.

Tu vois, c’est aussi simple que ça. Et ils pourront toujours dire à Bruxelles, à Paris, rue de la Baume ou de la Boétie que je me répète, que je radote, que je raconte n’importe quoi, ils savent pourtant, en observant les chiffres, la paupérisation du secteur et l’avancée des friches, que je ne me trompais pas.

A présent plus aucune filière n’est épargnée. Et c’est un autre mal tout aussi implacable qui menace la profession. Car comme nos dirigeants politiques ont fermé les yeux sur les importations déloyales, ils sont en train d’abdiquer face au dogme imposé par les environnementalistes.

En mars dernier, dans une tribune publiée par le journal Le Point, je titrais : « Dans vingt ans les agriculteurs Français auront disparu !» Je voulais parler, bien évidemment, des vrais paysans. De ceux qui sont capables de produire quantitativement et qualitativement en garantissant les volumes nécessaires aux besoins journaliers d’une population.  Et non de ces idéalistes irresponsables qui misent, entre autres superfluités, sur la permaculture pour envisager un monde à la fois parfait et pittoresque où l’agriculteur serait en « représentation ».

Le folklore a ses limites et nos campagnes ne vivent ni de l’air du temps, ni de celui des accordéons. Le coefficient d’adaptation auquel sont contraints nos agriculteurs n’est en rien compatible avec une époque qui, pour un oui ou pour un non, tire, sur son économie, des chèques sans provision.

Et pourtant tu es celui que l’on va sacrifier car tu vis de ton métier, dans ta campagne, dans ta montagne à respirer l’air pur, à côtoyer l’immensité d’un ciel plus souvent sans Dieu que sans nuages, à accepter ton destin et les caprices de l’âge, à ne rechercher ni la fable ni l’effet.

A bien y regarder, ceux qui veulent ta contrition en t’imposant le retour du loup et du coquelicot que des générations de ruraux ont passé leur vie à combattre, en veulent à ton quotidien, parce qu’ils n’y ont pas accès. Soit car ils n’ont pas eu la force de rester au pays, soit car ils veulent s’approprier, moyennant quelques pirouettes politiciennes et quelques inavouables portions consubstantielles de jalousie, les derniers arpents de ton modus vivendi.  

Personne n’ose le dire. Et pourtant c’est bien de cela dont il s’agit. Ils viendront, non pas pour te prendre le labeur des mains, mais pour usurper l’espace que tu occupes, tes vignes, tes vergers, tes près, tes champs, tes chemins.

Voilà, paysan, où tu en es aujourd’hui, cerné entre ton obligation de résultats et les caprices de quelques gourous en mal de campagne qui ne savent de l’outil, car il faut beaucoup trop de courage pour cela, ni l’usage ni le prix.

 

Jean-Paul Pelras

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