Lettre à Fernand qui tenait un petit bistrot de campagne [par Jean-Paul Pelras]

Fernand,
J’ai appris récemment que tu avais décidé de baisser définitivement pavillon après un demi-siècle de rouges limés, d’anisettes, de petits blancs, de panachés, de diabolos menthe, de cafés, de demi-pressions. Tu abandonnes parce que tout ce cirque te fatigue, parce que tu n’as plus la patience d’attendre leurs dernières injonctions, parce que tu ne supportes plus tous ces donneurs de leçons ? D’ailleurs que savent-ils de plus que toi ? Toi, Fernand, qui connais les gens mieux que personne, qui sais plus que tous les philosophes, les psychologues et les marchands de raisonnements réunis à quoi ressemblent les chemins de la vie. Parce que tu nous as vus grandir depuis cet “esquimau” que nous venions chercher du côté de l’enfance, avec une pièce de un franc, entre l’heure de la messe et celle de l’apéro, parce que tu nous as vus, là-bas, sur le siège en moleskine rouler nos premières pelles et prendre nos premiers râteaux, parce que tu les as vus vieillir, ceux qui ont laissé ici, derrière le baby et sur les photos décaties, leurs plus beaux souvenirs, parce que tu sais pourquoi ce veuf est toujours perdu dans ses silences, parce que tu fus notre intercesseur, le dépositaire de nos confidences.
Les gens de la grande ville qui venaient pour le 15 août disaient que tu étais un “lien social”. Toi, tu leur répondais que tu n’étais le lien de personne, seulement un type qui servait à boire en écoutant circuler les certitudes et les doutes, un premier pour la soif, un dernier pour la route.
Pendant plus de cinquante ans, tu n’as pas bougé de place. Tu es resté derrière ton comptoir, derrière ces rideaux que ta mère avait tricotés au crochet pendant la guerre, derrière cette plante empoussiérée qui regarde passer les bétaillères, les rapides caussenards, les tracteurs garés n’importe comment sur le trottoir.
Tu étais à la fois le patron du bistrot à qui l’on pouvait commander un service, le gars chez qui on laissait les clés de la maison, celui qui dépannait quand il fallait un carnet de timbres, un bout de pain le dimanche soir, une omelette quand les cousins passaient par hasard, un quart de saucisse, un morceau de jambon.
Pendant des décennies, nous avons observé ce monde où jamais rien ne changeait, le comptoir recouvert d’une feuille de zinc, la pendule offerte par Avèze, la devanture en bois verni, les coupes de foot, le distributeur de cacahuètes, les œufs bouillis, la salière, l’annuaire chiffonné, le radiateur en fonte, l’étagère des liqueurs empoussiérées et celle du tiercé. Dehors, les jours de grand soleil, quelques parasols bigarrés et quatre chaises que tu rangeais entre la cour aux glycines et les chiottes à la turque, toujours après la fête votive, vers la fin de l’été.
Je me souviens de la fumée des cigarettes, de l’odeur qui montait des tournées de pastis, de la bouse laissée par les chaussures, du cambouis aux mains des ouvriers, du mécano qui gueulait tout le temps parce qu’un touriste s’était encore planté dans le champ de René, parce la nuit dernière Raymond avait encore loupé son tournant.
Éclats de vies passées, passants imaginés derrière les volets désormais clos d’un petit “Café” où l’on réglait ses comptes à la belote ou au tarot, où l’on ne parlait jamais politique, mais où l’on en faisait tout le temps, entre deux allusions lancées, vers le tard, à la proue du comptoir.
Les gens qui ont de l’instruction disent que quand un vieux meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Allez savoir, c’est peut-être vrai. Mais il s’en trouve peu, finalement, pour dire que quand un bistrot ferme, c’est un village qui se tait.
Adieu donc Fernand, qui n’a jamais existé pour ceux qui décident là-haut, à l’Élysée, dans les grandes administrations, au Parlement ou à Matignon. Adieu Fernand, qui emporte avec toi toutes les peines et les joies du canton, tous ces visages partis depuis longtemps, quelques bons mots, quelques rires et quelques mémorables colères qui font ce qu’est l’existence dans les nuances subtiles ou tourmentées du premier comme du tout dernier verre.

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