Lettre à celles et ceux qui veulent décider du sort de nos paysans

Jean-Paul PelrasAlors que vient de débuter le Grand débat public sur l’agriculture voici, en quelque sorte, ma contribution !

Une serre avec 6 personnes qui posent tour à tour devant la même fleur suspendue. À l’arrière quelques plantes en pots. Nous sommes sur le site ImPACtons dans l’onglet qui organise le débat public du nom de cette énième trouvaille présidée par Ilaria Casillo, docteure en géographie urbaine. Pour l’accompagner dans sa mission et pour ne citer que ce florilège de responsabilités, une maitresse de conférence à l’Université Paris Est, une spécialiste en gestion des conflits et en animation de débats contradictoires sur les thèmes du développement durable, une ingénieure équipée d’une double compétence sur l’énergie et le développement urbain, une spécialiste dans les démarches de concertation pour les projets d’énergie renouvelable, un diplômé de Master urbanisme et aménagement, un conseiller pour l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche…
Vendredi dernier, le cabinet d’Ilaria Casillo parvient à me joindre. Nous convenons d’un rendez-vous téléphonique lundi fin de matinée. La discussion tourne, bien entendu, autour de ma troisième tribune publiée dans Le Point qui dénonçait une ingérence sur les activités agricoles, préméditée et orchestrée par l’État via la Commission nationale du débat public.
“Quelle agriculture pour 2021-2027 ? Qu’est-ce que je mange ? Quels modèles agricoles pour la société française ? Quelle transition agro-écologique pour l’agriculture ? Comment cohabiter dans les campagnes ? Qui décide de la politique agricole ?” Plusieurs rencontres, plusieurs réunions sont prévues dans la France entière où les citoyens pourront donner un avis qui sera transmis, d’ici fin 2020, au ministère de l’Agriculture, puis à Bruxelles. Évidemment j’ai dit à cette dame tout ce que je pensais de ce débat. Et je lui ai surtout dit que ce n’était pas bien de s’occuper des affaires des autres.

Alors, de grâce, un peu de respect !
Avec, pour animer cette concertation, des gens qui ont certainement obtenu beaucoup de diplômes, mais qui n’ont jamais passé des années à lutter contre la morsure du froid ou la lumière pulvérulente des étés sans fin. Quand, loin des considérations folkloriques qui émoustillent l’esprit citadin, il est ici question d’une profession qui n’a pas eu le temps de s’occuper de promotion sociale et encore moins de jouer à la dinette avec des “cahiers d’auteurs”. L’agriculture n’est pas une curiosité ethnologique que l’on jauge à l’aune des préjugés et des modes qui n’auront plus d’importance demain. C’est du sérieux, madame Casillo. Car c’est d’elle que dépend notre alimentation. Car ce sont les paysans qui transmettent la science infaillible permettant de nourrir l’humanité. Peut-être un peu trop bien d’ailleurs à en en juger par le peu de considération dont font preuve certains contemporains avec leurs caprices d’enfants repus et leurs palinodies grotesques. Les paysans sont rompus aux mouvements brusques du destin, aux caprices des éléments, aux méventes, aux compétitions déloyales, aux dogmes environnementaux. Mais ils ne s’attendaient pas à être épiés par une commission composée de “savants” et d’inconnus tirés au sort qui vont influencer le devenir de leur métier.
Ceux-là, madame, ne savent rien du vacarme dissipé du merle dans l’odeur entêtante des genêts. Pas plus qu’ils n’ont passé leurs vies dans nos garrigues, théâtres antiques, tragiques comme Homère, comme Sophocle. Pas plus qu’ils n’ont croisé l’estive, quand pins sylvestres et douglas badigeonnent la lune le soir venu. Quand dix petits degrés courent au-dessous de zéro, et qu’il faut, dans la tourmente, se résoudre à rentrer le troupeau.
Alors, de grâce, un peu de respect ! Épargnez aux agriculteurs le luxe des nantis qui s’ennuient et qui, pour s’occuper, vont phosphorer sur la largeur du ruisseau, sur la grandeur de la ferme et sur la longueur de la haie. Dans cette étrange société qui pousse l’imposture jusqu’à usurper le savoir de nos paysans, en voulant s’approprier cette terre nourricière qu’elle va finir, à trop tirer sur la corde, par transformer en musée.

Jean-Paul Pelras

La CNDP, Commission nationale du Débat public est présidée par Chantal Jouanno, sénatrice, vice-présidente du Conseil régional d’Ile de France, ancienne ministre des Sports, ancienne secrétaire d’État à l’Écologie. Vice-présidente : Ilaria Casillo, docteure en géographie urbaine, maîtresse de conférences à l’Université Paris Est et chercheuse au sein du laboratoire Lab’Urba. Vice-président : Floran Augagneur, philosophe des sciences, ancien conseiller scientifique de la Fondation pour la nature et l’homme, ex-Fondation Nicolas Hulot.

8 pensées sur “Lettre à celles et ceux qui veulent décider du sort de nos paysans

  • 3 mars 2020 à 19 h 07 min
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    Super article
    C’est vrai la composition du jury interroge !! Que des personnes certes compétentes mais très éloignées des réalités agricoles et rurales . Quel secteur d’activité accepterait cette situation … bravo Jean Paul continue à t’exprimer …

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  • 4 mars 2020 à 10 h 29 min
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    Merci, Merci,Merci, bravo à vous si prennez la Plume, le monde agricole y compris tous nos syndicats communiquent si peu, alors que tout passe par là, favorisant les impostures, les paraîtres, qu ainsi dictent leur non savoir….. Chaque idée sur la conservation du sol ou sur la conception du matériel utilise en agriculture vient de la base utilisatrice….

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  • 4 mars 2020 à 10 h 47 min
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    Entièrement d’accord avec tout ça ! Si chacun pouvait balayer devant sa porte avant de s’occuper de celle du voisin ! Sans oublier l’adage « ne mords pas la main qui te nourrit ». Effectivement je pense que le monde agricole aurait besoin de communiquer sur son travail mais en a -t-il simplement le temps ?

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    • 4 mars 2020 à 19 h 01 min
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      Quel bel article ! C’est fatiguant de voir que ce sont les gens des villes qui décident pour les gens des campagnes. Plus de vaches bien sûr et pourtant ce sont bien elles qui font vivre nos montagnes et nos magnifiques pâturages qu’aucun tracteurs ne peuvent atteindre.

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  • 4 mars 2020 à 12 h 18 min
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    Merci, continuez à parler en notre nom, nous qui n’avons pas su ou pu le faire. Vous faites partie de ces rares voix qui nous permettent de rester en vie ? Jusqu’à quand….

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  • 4 mars 2020 à 14 h 00 min
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    Les neo- ruraux , les neo -paysans! !
    Oui mais !
    Qui sont-ils ?
    D’abord , ce ne sont pas les caissières des supermarchés qui pourront avoir les moyens financiers pour s’installer ! …
    Ces nouveaux agriculteurs donc. ,(que je crois nantis) affirment qu’ils vont pouvoir apprendre aux «  vrais-paysans » comment travailler ! Ça ?
    C’est un comble.
    On voit là , le mépris du milieu agricole . Et la méconnaissance de ce secteur Pourtant si en pointe depuis tant d’années !

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  • 4 mars 2020 à 14 h 22 min
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    Bravo jean-Paul ,sur notre ferme nous nourissont 8 à 10 mille personnes par semaines dans le respect de la réglementation, de l ‘animal ,de la terre ,de tout nos salariés .pour moi il hors de question que je perde du temps a expliquer a des non sachant ou des donneurs de leçon si ce que je fais est bien ou mal

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