Les journalistes, la bêche et le râteau

Voilà 15 ans environ, je rédigeais mon tout premier article de presse, sans jamais avoir fréquenté la moindre école de journalisme. Avec, pour solde de tout compte académique, un brevet agricole décroché à l’âge de 15 ans. Et pour tout sésame professionnel, une rocambolesque épopée champêtre. Ensuite, finalement, tout est allé très vite avec la rédaction d’articles sur l’agriculture, secteur que je connaissais bien pour certains. Et même un peu trop bien pour ceux qui, en coulisse et dans d’autres rédactions, accueillaient celui qu’ils appelaient, non sans une certaine condescendance, le “petit Pelras illustré”. Autant l’avouer aujourd’hui, j’ai un peu souffert de ce mépris, de cette “distanciation sociale”, de cette supériorité de pacotille infligée à un pigiste (variable d’ajustement), à un plumitif de campagne, par celles et ceux qui savaient forcément monter un carton, calibrer un titre ou travailler en open space, un téléphone dans chaque main et deux colonnes à remplir avant le bouclage. Un monde à part que celui des journalistes provinciaux, soit disant confrontés à la “dictature de l’instant” ou à celle des réseaux sociaux, qui glanent les infos dans les bars de nuit d’une ville de 100 000 habitants, qui se disent volontiers envoyés spéciaux dès qu’ils vont interviewer un reporter de guerre dans une salle climatisée à Visa pour l’image ou un ambassadeur au Turkménistan.
J’ai très vite compris que je n’étais pas fait pour ce monde-là. Alors, loin des salles de rédaction, j’ai écrit “à distance”, des milliers d’articles principalement destinés à un lectorat rural auprès duquel je me suis toujours senti, pour ainsi dire, en sécurité. Malgré la détention d’une carte de presse, qui vaut laisser passer en période de confinement, j’ai, par la suite, toujours entretenu une part consubstantielle de méfiance à l’égard de certains confrères. Ce qui est certainement réciproque, puisque ce qui vaut pour les écrivains vaut pour les journalistes. La plupart du temps, ils ne se lisent pas, ils se surveillent !

Douter des médias qui n’ont rien à dire
Le contexte actuel me conforte dans l’idée qu’il faut surtout douter des médias qui n’ont rien à dire, comme c’est souvent le cas au journal de 20 heures et dans les colonnes de quelques quotidiens où l’actualité sert de faire valoir à la “réclame”. Le traitement de la crise actuelle, avec le défilé des scientifiques qui se contredisent d’un pronostic à l’autre ou, dans un tout autre domaine, la stigmatisation du monde agricole par certains médias, doit nous inquiéter à plus d’un titre. Car ce que nous lisons, ce que nous voyons et ce que nous entendons révèle les limites d’une certaine honnêteté intellectuelle. Je lançais à ce titre, en février dernier, lors d’une conférence devant les Jeunes Agriculteurs de l’Aude : “N’allez surtout pas croire que les journalistes sont des gens intelligents !” Et je maintiens ici la formule sans trembler quand je mesure le niveau d’imposture déversé sur le dos des agriculteurs par des gens qui savent tout juste faire la différence entre une bêche et un râteau, qui confondent un insecticide avec un herbicide, qui servent la soupe aux lobbies écolos et qui vendent, comme on vante les bienfaits d’une tisane, leurs expertises en “Une” de certains journaux.
Et puis, le hasard des rencontres fait que l’on croise des journalistes ne plaisantant pas avec la déontologie, comme ici avec Géraldine Woessner (Le Point) ou ailleurs avec Emmanuelle Ducros (L’Opinion). Des journalistes qui prennent des risques en bravant la parole établie. Des journalistes qui poussent l’humanité et l’humilité jusqu’à considérer le travail de leurs petits confrères provinciaux. Peut-être tout simplement car ces deux-là ont compris qu’il fallait aussi écouter celles et ceux qui savent encore faire la différence entre une bêche et un râteau.

“Pourquoi Macron a eu raison de visiter une serre de tomates”

Le journal Le Point vient d’accorder une nouvelle tribune au rédacteur en chef de L’Agri où il dénonce l’attitude de la Fédération nationale d’agriculture biologique suite à la visite du président de la Republique chez un serriste breton cultivant, en hors sol, des cultures chauffées. À lire ici

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