La complainte du pangolin

“Hélas ! Hélas ! Hélas ! Hélas ! / Prélats, princes et bons seigneurs, / Bourgeois, marchans et advocats, / Gens de mestiers grans et mineurs, / Gens d’armes et les trois estats, / Qui vivez sur nous laboureurs / Confortez nous d’aucun non ayde ; / Vivre nous fault, c’est le remède.” (La complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France, début du XVe siècle).
Petit mammifère insectivore, au corps presqu’entièrement couvert d’écailles, le pangolin, autrement appelé fourmilier écailleux – et donc fort utile comme tous les fourmiliers – fait l’objet de trafics mafieux au point que, le 31 mars dernier, étaient saisies, dans un port de Malaisie, plus de six tonnes de ses écailles, cachées sous des noix de cajou et pour une valeur commerciale de plus de 16 millions d’euros. Utilisées par l’industrie pharmaceutique pour la médecine traditionnelle chinoise, ces écailles ne devraient plus cependant faire l’objet de convoitise, puisque depuis le 1er janvier 2020 et suite à nombre de plaintes de l’UNCI (Union internationale pour la conservation de la nature), l’assurance maladie de l’État chinois ne rembourse plus les médicaments qui en intègrent dans leur composition. Mais l’extermination du pangolin a trouvé une nouvelle raison d’être : c’est lui le fautif ! C’est à cause de lui que le/la Covid-19 se serait répandu.e, hôte trop complaisant de ce virus qui aurait été transmis par la chauve-souris ! Notons qu’à ce stade de l’enquête criminelle, on n’a pas encore entièrement remonté la filière, ni identifié celui ou celle dont la chauve souris serait l’intermédiaire… “Hélas ! Hélas ! / Pauvre de moi / Qu’ai-je donc fait / Pour semer tant d’effroi ? / On me chasse et poursuit / Et m’écaille à vif / Pour finir jeté, / Le corps ensanglanté. / Et j’aurais causé, moi / La chute des empires / Du dollar, du pétrole /Et des vacances d’été ?” (La complainte du pangolin, début du XXIe siècle). Alors, je l’avoue, j’ai été sensible aux arguments du petit animal et, faisant fi des discours officiels, j’ai essayé de réfléchir.

Que sont nos lits devenus…
À cause de toi quand même, petit pangolin, tout s’est arrêté, on a tous été confinés ou presque. Puis, de manière tout aussi incongrue, on a été déconfinés, pas partout mais selon une logique purement économique : à l’école, au travail, dans le métro, dans les hypermarchés, au Puy du Fou mais pas dans la nature, pas dans les prés, ni les bois, ni les plages. C’est le diktat de “la” carte. Le vert, le rouge à la frontière du département. Deux cartes en fait, qui se superposent : celle du taux de propagation du virus et celle du nombre de lits d’hospitalisation. La première, bien plus verte, montre à l’évidence les effets de la concentration des populations en zone urbaine. Est-ce toi, petit pangolin, qui est responsable de ça, de cette désertification des zones rurales, de leur abandon par les services publics, incitant les populations à la recherche d’emploi à s’entasser dans des métropoles à la promiscuité si propice aux contaminations ? 55 % de la population mondiale est urbaine. En France, en 50 ans, la population urbaine et péri-urbaine a presque doublé !
La seconde carte, bien plus rouge, et c’est elle qui l’emporte, fait apparaître sans nul doute les effets de la rentabilisation de la Santé publique. Est-ce toi le fautif, là encore, vilain petit mammifère ? C’est toi le responsable de ces politiques publiques en France, qui depuis des décennies ont dépecé l’hôpital public, lui retirant ses moyens, ses personnels et ses finalités ? 69 000 lits supprimés en 15 ans (de 2003 à 2017) auxquels s’ajoutent les 4 172 lits supprimés en 2018 par le gouvernement actuel ! Une pédiatre d’un hôpital en Île de France, dénonçait récemment l’obligation dans laquelle ils se sont trouvés cet hiver, de transférer des bébés dans des hôpitaux de province, faute de lits de réanimation : pas d’installations militaires ni de convois vers l’Allemagne, mais à des centaines de kilomètres parfois. Alors, peut-être que la seule complainte qu’on devrait entendre, c’est celle sur la vraie raison de la situation : “Que sont nos lits devenus / Que j’avais de si près tenus / Et tant soignés / Ils ont été trop clairsemés / Des inconscients les ont ôtés / La vie est morte.” (La complainte de Rutebœuf, version Collectif inter hôpitaux)

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