Il était le témoin du bonheur des gens… [par Jean-Paul Pelras]

Ce matin là, Dieu, s’il existe, ne devait pas aimer l’odeur du café. Ou bien il ne serait pas venu chercher, de si bonne heure, celui qui, en s’éloignant pour trop longtemps de l’autre côté du chronomètre, emporte avec lui un univers irremplaçable.
La vie pour toi, Pierre Henri de La Fabrègue, n’était pas une contrainte, elle était une solution. La seule qui soit d’ailleurs envisageable. Même si elle n’est, et tu en sais quelque chose à présent, qu’une “apparition disparaissante”. Nous te verrons désormais déambuler dans la vacuité de nos mémoires veuves avec ta démarche nonchalante, ta chemise blanche qui dépassait toujours un peu de la ceinture, ton carnet chiffonné dans la poche du pantalon, cette table ronde où tu nous attendais entre une salade de rouquette, une poignée de bons mots, quelques galtes, un filet de bœuf aux morilles, la cuvée Élise, un verre de muscat, une escalivade et une chanson de Cesaria Evora.
Je me souviens d’une conversation que nous avons eue un matin, très tôt, sur la longue terrasse et sous les canisses à l’arrière du restaurant qui bordait les vignes du côté où l’ombre s’allonge. Comme dans le film de Bertolucci “Beauté volée”, je garde de cet instant le sentiment d’une solitude nécessaire, réchauffée par la lumière d’un été Catalan et Toscan à la fois. Tu me disais : “Il est des moments que je ne vendrais pour rien au monde. Je suis le témoin du bonheur des gens…”
Plus qu’un restaurateur, plus qu’un aubergiste, tu étais un artiste qui jouait, deux fois par jour, la même pièce avec des figurants qui se succèdent sans jamais se ressembler. Béa nous avait rejoints. Elle disait : “Pierre Henri doit créer une émotion, une absence d’indifférence. Tout ici lui ressemble, les meubles, la musique, l’ambiance jusqu’à l’air que nous respirons. Sa façon d’aborder l’hôtellerie ou la restauration est loin des stéréotypes de la bouffe et du sommeil. Bien sûr, c’est difficile. Parce que la pièce de théâtre, c’est bien et c’est frustrant à la fois. On la vit, on ne la voit pas”.

Libre penseur…
Et puis il y avait les libres penseurs, Robert, Fernand, Jacques, Anne, Jean, Michel et les autres, tous les autres. Ceux de 1952 qui m’invitèrent le 12-12-2012 à 12 heures douze, du côté de Bugarach, pour planter, dans une tramontane glaciale, 12 pieds de vigne censés résister à la fin du monde. Ces amoureux de la dive bouteille, ces mousquetaires de la casserole et du verbe beau à qui, toi qui naquit un premier avril, tu viens de fausser compagnie pour t’éloigner, sans calembour cette fois-ci, quelque part entre l’irrémédiable et l’insaisissable. Ces éternels bateleurs qui, comme dans la partie de carte de Pagnol, t’inviteront encore longtemps à cette table, à ta table, où vous avez, ensemble et entre autres défis, imaginé le muscat de Noël. Ici, au Rombeau, non loin de ces fourneaux où l’on déplume, où l’on dépiaute, où l’on émince, où l’on farcit, où l’on déglace, où l’on assaisonne, où l’on dégorge, où l’on réduit et où on laisse mijoter pour le plus grand plaisir des gourmets.
Alors, certains soirs, un peu comme si tu convoquais à nouveau Rabelais, Harisson et Oberlé pour honorer le gigot, assurer l’omelette, célébrer la daube et libérer le bouchon, entre deux jéroboams et trois vitraux, ils lèveront leur verre en se souvenant de tout ce que tu as fait, en se souvenant de tout ce que tu étais. Un homme libre et généreux, un vigneron bienfaiteur, un épicurien qui suggérait sans jamais imposer, sans brusquer, sans se perdre. Un ami, tout simplement, qui va, et tu le sais déjà, beaucoup nous manquer.
À sa fille Élise, à sa compagne Béa, à sa sœur Brigitte, au personnel du Domaine Rombeau et tout particulièrement à Agnès et Éric, à tous ses proches, à ses amis, le journal L’Agri que Pierre Henri à toujours soutenu avec passion et abnégation, adresse ses plus sincères condoléances.

Photo © Thierry Masdéu

2 pensées sur “Il était le témoin du bonheur des gens… [par Jean-Paul Pelras]

  • 15 juin 2020 à 17 h 54 min
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    merci Jean Paul.

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  • 16 juin 2020 à 21 h 52 min
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    Jj Borrut
    Joan Jaume Borrut adieu PIerre Henri de la Fabregue . Merci de ta capacité gestionnaire de restaurant Merci pour avoir su su faire de Rivesaltes une ville attrayante d’avoir créé ce devenir de ton rivesaltes que tu aimais .l Merci pour cette immense dynamique que tu as offerte que tu as diffuse . Crois moi sans toi ta capacité de t ‘offrir de recevoir de dynamiser prés de mon vieux camarade Hellemans vraiment moteur de l’associatif grand peintre et plus, grand cuisinier et particulièrement henri Lheritier sans qui cette belle association le rouge dans le bleu n »aurait pas eu sa douce plénitude comme celle de sa belle littérature que je vous demande a découvrir ADIEU MON AMI

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