Grand débat agricole : « Ce n’est pas bien de s’occuper des affaires des autres ! » [Par Jean-Paul Pelras]

Une commission composée de spécialistes en questions urbaines et 134 français tirés au sort, dont seulement deux agriculteurs pour débattre de l’agriculture. Imaginez une concertation publique avec pareil ratio sur l’éducation, la médecine, le commerce, l’artisanat, le journalisme, les transports, la justice, … Comment le monde agricole et les syndicats qui sont censés le représenter peuvent il se laisser piétiner et mépriser de telle façon ?  

Souvenez-vous, c’était en mars dernier, je signais dans Le Point une tribune intitulée « Grand débat : les agriculteurs devraient immédiatement quitter le salon de l’agriculture » Texte dans lequel je dénonçais le lancement, par la présentatrice d’une émission de téléréalité, Karine Le Marchand, et l’ancien ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, d’une consultation publique sur l’agriculture baptisée « Impactons ».

« Le plus grand nombre de citoyens » était invité à y participer pour défendre l’avenir de notre alimentation. Les ONG, les associations, les syndicats pouvaient rédiger des « cahiers d’auteurs » et les internautes participer à la hiérarchisation des objectifs de la PAC. Une assemblée citoyenne sur l’agriculture composée de 140 personnes tirées au sort devait se réunir fin mars. Un « kit » devait être mis en place pour la tenue de « débats maison ». 30 réunions publiques étaient prévues en régions… Et puis Covid oblige, patatras, nous n’entendons plus parler d’Impactons. Jusqu’à ces jours-ci où l’opération est relancée avec ce message en page d’ouverture sur le site qui lui est dédié : « Après avoir été suspendu en raison de la crise sanitaire, le débat a repris le 1er septembre avec la réouverture de la plateforme participative. Les débats sur le terrain se tiendront à partir du 11 septembre jusqu’à fin octobre dans toutes les régions de France. »

Cogitation urbaine

Pour présider cette commission, Ilaria Casillo « Docteure en Géographie urbaine, Maîtresse de conférences à l’Université Paris Est Marne‐la-Vallée (UPEM) chercheuse au sein du laboratoire Lab’Urbavic, présidente de la Commission nationale du débat public… » Et 7 « savants » qui n’ont, de toute évidence, pas grand-chose à voir avec l’agriculture et seraient plutôt issus de la « cogitation urbaine », celle qui est forcément qualifiée pour dicter sa feuille de route au monde paysan. (Voir encadré)

Le générique du film, légèrement modifié depuis fin mars, étant dévoilé, il faut se rendre sur l’onglet « De quoi on parle » pour (re)découvrir ce qui figure au programme de cette superproduction moyennant un cout de 1.2 millions d’euros, hors rémunération des membres de la commission : « Quelle agriculture pour 2021/2027 ? Qu’est-ce que je mange ? Quels modèles agricoles pour la société française ? Quelle transition agroécologique pour l’agriculture ? Comment cohabiter dans les campagnes ? Qui décide de la politique agricole ? »

Fin mars, Ilaria Casillo me téléphona pour savoir quelle mouche avait bien pu me piquer. Evidemment, j’ai alors dit à cette dame tout ce que je pensais de ce débat. Et je lui ai surtout dit que ce n’était pas bien de s’occuper des affaires des autres.

Reste à savoir ce que deviendra cette consultation   sachant que « la Commission remettra au ministre de l’Agriculture un compte rendu intégrant toutes les contributions. Le gouvernement aura l’obligation de communiquer dans les 3 mois qui suivent sur sa décision de suivre ou non l’avis des citoyens et la manière dont il procédera. »

S’agit-il d’un joujou supplémentaire destiné à être remisé  dans la poussière des exutoires républicains comme le fut le précédent Grand débat initié consécutivement au mouvement des Gilets jaunes ? Ou bien d’un levier pouvant être utilisé pour imposer un nouveau modèle agricole à partir d’un simulacre pseudo démocratique ?  

En attendant, voici, puisque rien n’a vraiment changé sur le front de cette ingérence depuis fin mars, un extrait de la tribune publiée au printemps dernier : « Avec, pour animer cette concertation, des gens qui ont certainement obtenu beaucoup de diplômes, mais qui n’ont jamais passé des années à lutter contre la morsure du froid ou la lumière pulvérulente des étés sans fin. Quand, loin des considérations folkloriques qui émoustillent l’esprit citadin, il est ici question d’une profession qui n’a pas eu le temps de s’occuper de promotion sociale et encore moins de jouer à la dinette avec des « cahiers d’auteurs ».

Caprices d’enfants repus

L’agriculture n’est pas une curiosité ethnologique que l’on jauge à l’aune des préjugés et des modes qui n’auront plus d’importance demain. C’est du sérieux, Car c’est d’elle que dépend notre alimentation. Car ce sont les paysans qui transmettent la science infaillible permettant de nourrir l’humanité. Peut-être un peu trop bien d’ailleurs à en en juger par le peu de considération dont font preuve certains contemporains avec leurs caprices d’enfants repus et leurs palinodies grotesques.

Les paysans sont rompus aux mouvements brusques du destin, aux caprices des éléments, aux méventes, aux compétitions déloyales, aux dogmes environnementaux. Mais ils ne s’attendaient pas à être épiés par une commission composée de « savants » et d’inconnus tirés au sort qui vont influencer le devenir de leur métier.

Alors, de grâce, un peu de respect ! Epargnez aux agriculteurs le luxe des nantis qui s’ennuient et qui, pour s’occuper, vont phosphorer sur la largeur du ruisseau, sur la grandeur de la ferme et sur la longueur de la haie. Dans cette étrange société qui pousse l’imposture jusqu’à usurper le savoir de nos paysans, en voulant s’approprier cette terre nourricière qu’elle va finir, à trop tirer sur la corde, par transformer en musée. »

 Jean-Paul Pelras

 

Docteure en géographie urbaine, sociologue, ingénieure, diplômée en sciences politiques, consultant, médiateur, conseiller …

Siègent à cette commission aux côtés d’Ilaria Casillo : Etienne Ballan « Sociologue qui intervient dans le champ de la participation (…) Il participe à des groupements de conception urbaine pour mener des projets urbains participatifs à des échelles variées… », Lisa Bergeron « Elle intervient dans l’association Le Temps d’Agir et accompagne la concertation sur des enjeux de société, en partenariat avec le monde de la recherche, dans des territoires ruraux, des structures ou des collectifs citoyens. Elle est spécialisée en gestion des conflits et en animation de débats contradictoires sur les thèmes du développement durable. », Albane Godard « Ingénieure avec une double compétence sur l’énergie et le développement urbain, elle a une expertise sur les enjeux environnementaux et la création d’espaces de dialogue et de co-construction entre parties prenantes. » Paola Orozco Souël « Fondatrice-directrice de la société Courant Porteur, spécialisée dans les démarches de concertation pour les projets d’énergie renouvelable. Diplômée en sciences politiques, elle a également une formation en ingénierie de la concertation et elle est garante de concertation pour la Commission nationale du débat public. Elle a contribué à la conception, l’organisation et l’animation de débats sur des sujets divers : lignes ferroviaires, centres pénitentiaires, unités de production d’énergie, etc. » Gilles Laurent Rayssac, « Consultant et médiateur spécialisé dans le dialogue collaboratif, il est président de Res publica et enseigne à l’université de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne ainsi qu’à Sciences Po (Cycle d’urbanisme). Il est aussi Président du Comité d’orientation et de dialogue avec la société de Santé publique France. Il a participé à la conception et à l’animation de la Convention citoyenne pour le climat. », Daniel Rousseaux « Chargé de mission à la Commission nationale du débat public, membre bénévole de l’association Alternatives Pour des Projets Urbains Ici et à l’International (APPUII), diplômé du Master Urbanisme et Aménagement de l’Université Paris 1 Panthéon – Sorbonne. Il a conçu, animé et évalué plusieurs dispositifs de mobilisation et de participation au profit de collectifs d’habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville. », Jean Sarrazin « Professeur des Universités émérite. Directeur de l’École nationale supérieure de chimie de Montpellier de 1997 à 2001, il a été Conseiller pour la science et la technologie près l’ambassade de France au Canada de 2001 à 2005. Conseiller technique pour l’enseignement supérieur et la recherche au cabinet du Premier ministre en 2005 puis Recteur de l’académie de Grenoble jusqu’en 2010, conseiller pour l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche au cabinet du Premier ministre entre 2010 et 2012, il a ensuite été Conseiller maître (SE) à la Cour des comptes jusqu’en 2017 …»

 

 

 

 

 

 

 

 

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