De la Catalogne au Canada : la sauvegarde d’un haricot globe-trotter [par Thierry Masdéu]

C’est l’histoire invraisemblable d’un périple humain et ethnobotanique, tout aussi extraordinaire que dramatique, qui débute en janvier 1939, lors du tragique exode des “Républicains”, pour être mise en lumière, 76 ans plus tard, suite à l’envoi d’un e-mail, depuis la région de Québec, au Canada. Récit…

Ou comment un sac de haricots, denrée indispensable à la survie alimentaire d’une famille, est resté le lien qui la relie encore
à sa terre natale et à ses racines, tout en devenant le garant dans la préservation des semences de cette légumineuse.
Après plus de deux années de guerre civile, une famille d’agriculteurs, les Roig Gener, originaires de Vilaseca en Catalogne, une commune proche de Tarragone, se voit dans l’obligation et comme des milliers d’autres, de fuir les contrées d’Espagne où sévit le régime fasciste de Franco. Raimunda, la mère, Cosme, le père, et leurs quatre enfants, Joan l’ainé de 16 ans, son frère Rolando et leurs deux sœurs Laiette et Evidine, prennent la difficile et dangereuse route de l’exil, poussant sur une petite charrette leur modeste, mais précieuse, cargaison.

famille des Roig Gener
Photo de famille des Roig Gener avec en haut, de droite à gauche : Joan, Laiette, Evidine et Rolando, et en bas la mère Raimunda et le père Cosme – années 1940.

Objectif : traverser la frontière au Perthus pour rejoindre le Roussillon et se mettre à l’abri du mitraillage de l’aviation Franquiste. L’accueil par les autorités françaises de ces exilés politiques ne fût pas celui tant espéré et, après avoir connu l’internement dans le camp de réfugiés sur la plage d’Argelès-sur-Mer, leur séjour à Perpignan, l’emprisonnement du père, sa libération et son embauche comme ouvrier vigneron, la famille trouve finalement refuge dans les Albères, sur la commune de Sorède. Elle s’y installe et reprend pour son autosuffisance alimentaire une activité agricole sur une parcelle de jardin, jouxtant le lit de la rivière qui traverse le village. Poules, lapins, cochons et surtout le potager, où Cosme remet en culture les précieuses graines qu’il a conservées du “Phaseolus vulgaris” connues sous le nom de la variété “Alta de moda” (voir encadré) et traditionnellement cultivées sur ses terres tarragonaises.

Le jardin aux “mongetes”

Un jardin qu’évoque, avec une touche de nostalgie; sa nièce, Rolande Ripoll, une des deux filles de Laiette, fille de Cosme, et qui réside toujours à Sorède comme Catherine, sa sœur cadette. “Je garde de ma toute petite enfance des souvenirs extraordinaires de l’amour de mes grands-parents et de ce jardin fleuri d’œillets de roses et d’immortelles, et de la passion de mon grand-père pour son potager ! Il cultivait des pommes de terre, des carottes qu’il arrachait et me donnait à grignoter après les avoir rincées et certainement de cette fameuse variété de « mongetes », ces haricots verts que nous récoltions pour les consommer frais, ou pour en faire des conserves !”

Une variété listée dans les cahiers de la banque de semences du Vallès Oriental de la ville de Granollers, qui était, selon la documentation historique, très courante sur diverses zones de plantations de la côte Sud catalane. Mais depuis 2012, une étude de Jordi Puig Roca, coordinateur de “l’Espigall”, l’avait classée comme légumineuse autochtone définitivement disparue des marchés depuis plus de 30 ans. Si sa culture s’est poursuivie, du moins dans ce jardin de Sorède, jusqu’au décès, en 1971, de Cosme, le père de famille, le fils ainé, Joan, surnommé “Joanet”, en a pris le relais dans son potager de Sainte-Luce, proche de la localité de Rimouski à plus de 300 kms au Nord de la ville de Québec. Arrivé au Canada en mars 1957 pour s’y installer définitivement, ce Canadien de souche catalane, qui décèdera en 2014, est aussi à l’origine avec son ami photographe, Pierre Castell, de la fondation en 1961 de l’actuel “Casal Català del Quebec”, d’où le vice-président, Èric Viladrich, transmettra par e-mail en 2015 au coordinateur de “l’Espigall”, une demande d’information sur ce mystérieux haricot, d’appellation “Alta de moda”. “Tout commence en 2013 lorsque je reçois un appel téléphonique d’une personne qui m’informe qu’un certain Joan Roig Gener, originaire de Catalogne, souhaiterait entreprendre des démarches pour finir ses jours sur sa terre natale” retrace avec respect Èric Viladrich. “Il venait de vendre sa maison et, avec un ami, nous sommes allés à sa rencontre dans une résidence de retraite. Nous avons découvert une personne étonnante, entourée dans sa chambre d’une multitude de caisses dans lesquelles il avait répertorié et classé tout le fil de sa vie, et ces fameuses graines de haricots, étiquetées « Alta de moda » !”

Démultiplier les semences restantes

Même si ce personnage aux multiples talents et activités comme machiniste de théâtre, poète, chanteur, dessinateur, passionné d’astronomie et, bien évidemment, de jardinage, n’a pas pu rejoindre pour son voyage final sa terre catalane, il a contribué au maintien et à la diffusion de cette variété de haricot, non seulement auprès de ses voisins jardiniers de Québec mais, plus récemment en 2016, auprès du centre de l’Espigall en Catalogne, chargé de démultiplier les semences restantes pour tester et évaluer le potentiel agronomique en vue d’une réintroduction. “À la fin de cet été, nous aurons récolté suffisamment de graines pour les répartir auprès de quelques agriculteurs et, fin 2022, nous pourrons en faire bénéficier un plus grand nombre !” souligne avec enthousiasme Anton Montsant, docteur en microbiologie et technicien de “l’Espigall” et qui avance aussi une hypothèse sur le niveau organoleptique et conditions d’acclimatation de cette plante au Canada. “Il est fort probable, mais cela nous devrons en faire l’investigation, que, sur le sol canadien, ce haricot devait certainement être plus grand et sa qualité gustative beaucoup plus douce !”

Si la génétique des études permettra d’établir les adaptations moléculaires de cette plante au climat canadien, nous pouvons aussi nous poser des questions philosophiques du type : qu’est-ce qu’une variété locale ? Combien de temps lui faut-il pour le devenir ? Ce haricot “Alta de moda” doit-il être considéré comme une variété locale de la zone du Québec ou Ibérique ? Dans tous les cas, une chose est certaine, grâce à la persévérance et méticulosité de Joan Roig Gener, les semences n’ont pas disparu.

Thierry Masdéu

Caractéristiques morphologiques, agronomiques et ethnobotaniques de cette variété “Alta de moda” :

La plante : elle a une croissance indéterminée et de type grimpante. Elle présente un développement initial peu vigoureux. 64 jours s’écoulent de la pousse à la floraison. 
La fleur : elle dispose de pétales standards, de couleur blanche avec des tons roses. 
La graine : elle a une forme elliptique, légèrement réniforme, de couleur beige, avec un point d’incision marron foncé. 
La cosse : elle est de couleur verte, de section elliptique, avec un fort degré d’incurvation. Sa longueur est de 22,1 cm. Elle ne dispose pas de fil de suture ventrale. Sa section a une longueur transversale de 1,4 cm. En moyenne elle produit 5,2 graines. 
La consommation : bien que la tradition culinaire l’ait majoritairement consommée comme haricot vert, dans un catalogue de graines édité en 1930, cette variété est aussi répertoriée comme haricot sec.

(Source : L’Espigall)

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