Carnet de vendanges : un bar à vin pour sauver l’année [par Yann Kerveno]

Les Corbières et le cru Boutenac n’échappent pas à la singularité de l’année 2020. Témoignage de Pierre Bories du château Ollieux-Romanis.

C’est une matinée chargée de lourds nuages et de fortes averses qui détalent sur les Corbières à la vitesse du marin qui pousse vers les terres des tombereaux de nuages opaques. Il fait sombre comme un soir d’orage sur les vignes. Comme partout dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales, les vendanges sont freinées par la pluie. Au château Ollieux-Romanis, Pierre Bories venait à peine de rentrer les premières Syrah, les blancs et les rosés étaient déjà bien avancés. “Jusqu’ici la qualité est belle malgré cette année très complexe que nous traversons avec la Covid et le mildiou, plus l’été humide que nous avons connu et pour finir les tordeuses de la grappe.”
Comme partout, 2020 aura été une année spéciale, à la fois pleine de regrets et de soulagements mêlés. “Cette année, le résultat de la vendange, que ce soit pour le volume ou la qualité, dépend de la technicité du vigneron” explique-t-il. “Chez nous par exemple, il y a eu la Covid, nous n’avons pas pu tout faire au moment où il aurait fallu le faire, puis cet été, les salariés étaient fatigués par la crise de la Covid, ils avaient besoin de prendre des congés donc nous n’avons pas tout fait non plus comme il aurait fallu” explique Pierre Bories. Il donne en exemple les récentes attaques d’eudémis. “Nous n’avons pas pu labourer toutes les parcelles cet été pour conserver la fraîcheur au niveau du sol. Là où nous ne l’avons pas fait, les vignes ont eu chaud, les peaux des baies sont plus fragiles. Et globalement nous avons eu du mal à maîtriser la fin de la quatrième génération de papillons.”

Bar à vin
De l’autre côté, la crise de la Covid-19 aura aussi été l’occasion de procéder à une mise à plat, de se “réinventer” comme dit Pierre Bories. “Nous avons réfléchi avec toute l’équipe dès le mois de mars, l’idée c’était de trouver des moyens pour récupérer de la valeur ajoutée pendant la saison estivale.” Un coup d’engin plus tard, une plateforme est créée en surplomb du domaine. “On a monté les réseaux, l’électricité, puis construit une structure démontable, passé les formations nécessaires, trouvé une licence de débit de boissons. Nous avons aussi du retravailler le concept à cause du confinement, nous avions pensé n’installer que des mange debout par exemple, mais avec les règles liées à la Covid, il a fallu asseoir les convives, développer un peu plus que ce que nous avions imaginé la partie restauration… Tout cela en quelques semaines, appuyés pour l’ouverture et durant la saison par une communication uniquement déployée sur les réseaux sociaux.”
Le bar à vin du domaine a ouvert le 24 juillet, avec sa vue imprenable sur quelques-uns des plus beaux terroirs des Corbières et une carte des vins composée avec soin autour du piémont Pyrénéen, depuis Terra Remota de Marc Bournazeau jusqu’à Limoux, principalement des vins bio et nature. Et la clientèle a répondu présent. “Je pense que la moitié de la fréquentation, la jauge était à 35 personnes et nous avons pratiquement été complets tous les soirs de l’été, était composée de gens du secteur, des alentours, 40 % de vacanciers séjournant dans les Corbières, en chambre d’hôtes ou gîtes et à qui on a glissé l’info. Les 10 % restant venant d’un peu plus loin, de Narbonne par exemple.”

Pas moyen de construire
Au milieu des vendanges, le domaine est en chantier, il se développe. Les gîtes, dont l’exploitation a été abandonnée depuis plusieurs années faute d’avoir la taille suffisante, sont dans le collimateur, une salle de séminaire va sortir de terre, même si c’est compliqué avec l’administration… “Il y a 35 personnes qui travaillent ici sur les 160 hectares de vigne que nous exploitons, mais il n’y a rien à faire, on ne peut pas se développer, obtenir un permis de construire est presque impossible” regrette-t-il. Regretter étant, dans ce cas précis, un euphémisme. “J’ai besoin d’agrandir mes installations pour le chai, le matériel, j’ai les terres autour du domaine mais je n’ai pas le droit de le faire, il faudrait que j’aille construire au bord du village à des kilomètres de là, tout comme je n’ai pas le droit de construire un bar à vin” peste-t-il en regardant les alentours où nul voisin n’est visible à la ronde. La pluie continue de tomber, parfois drue. Ce n’est pas parce qu’il pleut qu’il n’y a pas d’ouvrage. Nous avons aussi parlé de l’avenir de la viticulture, de son sens, mais vous pourrez lire ça plus tard dans l’Agri, parce que Pierre Bories a beaucoup à dire sur le sujet.

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