Canicule : “Les vignerons d’Estagel m’ont demandé de vous dire…”

Deux heures de l’après-midi : ils s’appellent Benoît, Michel, Vivien, Alain, Joseph et Thomas. Ils sont vignerons en 2019… Quelque part dans la vallée de l’Agly.

Nous sommes au cœur d’un théâtre antique, tragique comme Homère, comme Sophocle, chemins poussiéreux, mosaïque ruiniforme, murettes effondrées, casots sentinelles, crépitement d’insectes, chaleur sirupeuse et vignobles à perte de vue. À bien y regarder, il s’agit probablement de la plus noble expression de notre Midi. C’est là que nous nous sommes donnés rendez-vous avec une poignée de vignerons à la peau boucanée par la lumière pulvérulente, en débardeurs ou en bras de chemise. C’est là qu’ils m’ont montré ce que le soleil avait fait de leurs vignes les 27 et 28 juin dernier. C’est là qu’ils m’ont dit : “Il faut que tu leur dises”. Alors je les ai écoutés et j’ai écrit pour eux cet article. Un article qui s’adresse peut être au préfet et aux représentants de l’État, peut être aux élus des collectivités territoriales, peut être aux parlementaires, peut être aux responsables syndicaux, peut être aux responsables consulaires, peut être aux banquiers, peut être aux assureurs, peut être à la MSA, peut être à la providence ou, allez savoir, peut être au bon Dieu, s’il existe… Car ils ne savent plus vraiment à qui s’adresser pour faire entendre leur détresse.

“Qui peut supporter ça ?”
“Regardes, même au cœur du sarment c’est mort, brulé en profondeur, la sève ne circule plus, la récolte est foutue pour cette année et peut être même pour les suivantes. Et, quand les feuilles sèches seront tombées, le raisin encore épargné qui est derrière sera brulé lui aussi. Et puis, tant que nous y sommes, pourquoi pas une grêle comme les autres années ? Et cette mévente qui recommence et les cuves qui restent pleines, et les charges qui augmentent, et les normes qui nous empêchent de travailler, et l’administration qui, encore une fois, va tourner autour du pot pour gagner du temps et nous en faire perdre…”
Et puis il y a cette phrase : “Ce sont plusieurs vies qui s’effondrent car cette terre ce sont nos anciens qui l’ont travaillée. Et maintenant nous disons à nos enfants qu’il vaut mieux ne pas rester… Voilà où nous en sommes avec des lendemains sans récoltes et des dettes à rembourser. Qui peut supporter ça ?” Oui, qui peut supporter ça dans une vie ? Voilà, finalement ce sont eux qui vous l’ont dit !

Jean-Paul Pelras

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