Brouhaha et soupçon (Par Jacqueline Amiel Donat)

Ce monde est bruyant. Partout des clameurs et la cacophonie. Des malentendus entretenus avec conviction et des désaccords qui emplissent l’air de fausses notes. Des avis péremptoires assénés par les uns et les autres, des expertises sur tout et, au bout du compte, sur rien. Des complots, des dénonciations de complots, des news et des fake news. Des annonces officielles et des révélations officieuses. Des prévisions et des assurances qui volent en éclats au gré des courbes et des chiffres. Qui croire depuis un an ? Que croire dans cette masse de données diffusées sur tous les médias et même de bouche à oreille, mais avec port du masque et distance barrière ?
Un brouhaha qui fracasse nos têtes et nos esprits.
À quoi bon ces déclarations de ces spécialistes “en veux tu, en voilà”, professeurs, directeurs de centres de recherches, tous au titre ronflant, dont les avis opposés brouillent toutes les ondes jusqu’à ce que notre président, devenu grand “expert en épidémiologie” (si on en croit le ministre de l’Éducation nationale), vienne siffler la fin de partie avec ses propres prescriptions ? Les enfants enfermés, coupables comme les pangolins, ou victimes du système économique ? Les personnes de plus de 75 ans, victimes de la déshérence de nos EHPAD, ou coupables d’être des “inactifs” ? Les étudiants et autres jeunes, coupables d’avoir 20 ans, ou victimes de nos regrets de ne plus les avoir ? Les Chinois, ou les Gitans chez nous, coupables ou victimes ? Le vaccin AstraZeneca (le seul disponible pour presque tous avant que l’Europe ne lâche les nécessaires milliards pour l’obtention des licences de fabrication des brevets Pfizer-BioNtech et Moderna), une solution d’espoir, ou un instrument de mort par embolie ou autre effet secondaire ?
Cette crise sanitaire, comme toutes les crises d’ailleurs, exacerbe le trait le plus caractéristique de ce que nous sommes devenus bien avant le virus : des sociétés de soupçon.

Et si on appuyait sur le petit bouton “off” ?

Le soupçon s’est insinué partout, dans tous les aspects de notre vie. Souvent à juste titre car l’histoire nous révèle les mensonges d’État comme ceux du conjoint infidèle ou des parents trop protecteurs ou manipulateurs. Dès les premières heures d’enseignement, un étudiant en droit apprend la différence entre la vérité et la vérité judiciaire, qui est une question de preuves. Alors on demande des preuves. Alors on s’informe, ou du moins on le croit. Alors on va chercher à savoir, partout et n’importe où, parce qu’on soupçonne toute information reçue de n’avoir été donnée que pour nous tromper, alors il faut croiser et chercher soi-même. Et le fracas entre dans nos têtes, parce qu’on n’a pas toutes les clefs ni tous les outils nécessaires à la hiérarchisation de ces données, parce que ça s’amalgame avec les angoisses et les peurs les plus profondément enfouies en nous. Et ça implose et parfois ça explose : théories complotistes diverses et variées, du style “la terre est plate, on nous le cache” ; soupçons fondés sur la couleur de peau ou sur le sexe pour réserver la parole aux seules personnes directement concernées par des discriminations ; soupçons fondés sur l’âge, sur la position sociale, sur l’appartenance religieuse et la prétendue nécessité de légiférer contre les séparatismes tout en les instituant… Sur qui ne pas avoir de soupçon, de qui et de quoi pouvons-nous ne pas nous méfier ? Nos esprits se racornissent quand on croit les ouvrir à tout.
Et si on appuyait sur le petit bouton “off” de nos appareils ? Et si on prenait le temps de se couper de tout ce bruit ? Alors on entendrait le chant des oiseaux, revenus dans nos villes confinées et qui, quoi que certains aient pu en dire, n’avaient pas fui nos campagnes ; alors on verrait cette humanité composée de mille facettes et qui tient debout malgré tout dans cette période anxiogène ; alors on comprendrait qu’on peut sourire par-dessus nos masques et avoir confiance en la condition humaine. Utopie ? Mais qu’est-ce qu’une vie sans utopie ?

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